SURPRISES !
NOUVELLES
Quelques histoires courtes pour entrer un peu plus dans mon univers littéraire...
YES WE CAT, LA PLAYLIST
Vous avez lu YES WE CAT ? Découvrez la bande son du roman !
Vous ne l'avez pas encore lu ?
C'est l'occasion de se plonger dedans en musique !
LES SCENES COUPEES DE YES WE CAT
Parce qu'à l'origine, le roman faisait 950 pages...
Il comporte désormais 716 pages.
Où sont les autres ?
Et bien, les meilleures scènes coupées sont ici.
LES COUVERTURES ALTERNATIVES
Parce que YES WE CAT ne s'est pas toujours appelé YES WE CAT.
Découvrez les couvertures alternatives !
NOUVELLES
PIQUE-NIQUE DOUILLE
Quoi de mieux qu'un bon petit pique-nique dominical entre amis quand il fait beau ?
Sur le papier, c'est tentant.
Dans la réalité, ça peut tourner au fiasco...
ACTOR'S STUDIO
Aaron Spencer, vous connaissez ?
Mais si, le célèbre acteur !
Ca ne vous dit rien ?
Vous bluffez, là ?
LA MAZURKA DE DABROWSKI
Un récit historique au coeur de la deuxième guerre mondiale.
Vous n'êtes pas trop fan de récits de guerre ? Moi non plus.
Alors, vous devriez essayer celui-ci...
PIQUE-NIQUE DOUILLE
— Je ne connais pas plus belle saison que le printemps ! s’exclame Amélie à l’apparition de sa jeune voisine. La vie est faite de joies simples, et la simple opportunité de pouvoir étendre mon linge dehors m’emplit de cette joie !
Vic ne pipe mot à l’évocation de ces plates considérations sur la belle saison, tandis que les rayons du soleil commencent à lui cuire sa peau de lait.
— Si le temps se maintient, je proposerais bien à mon mari d’aller faire un tour à la campagne dimanche... ajoute Amélie.
— JE NE VOUS LE CONSEILLE PAS ! tranche Vic d’un ton sec. Ce qui a pour conséquence d’interrompre net l’enthousiasme d’Amélie qui découvre au même moment le regard très cerné de sa voisine. Celle-ci semble effectivement avoir approché d’un peu trop près le charbon d’une locomotive. Voire d’être passée dessous.
— Allons donc ! Toute cette nature qui revit ! Cette vie qui grouille sous nos pas et au-dessus de nos têtes ! Quoi de plus agréable ?
— C’est ce que nous nous sommes dit pas plus tard qu’hier matin, mon mari et moi. Et c’est pour les mêmes raisons que nous sommes partis de bonne humeur, l’aube à peine éteinte, nous délectant d’avance d’une prometteuse partie de campagne.
— Un bien alléchant programme !
— Vous allez voir !… Mon époux et moi-même, bras dessus bras dessous (mon second bras étant alourdi d’un plein panier de victuailles – pêches, cerises, figues, petits pains frais – pour le repas du midi) nous rencontrons un couple d’amis aussi matinaux que nous. Alex et Fred. Eux aussi errant sans but précis. Nous les convions d’emblée à notre petite promenade, proposition qui les ravit aussitôt, et nous voilà partis à la lisière des champs.
— Jusqu’ici, tout va bien...
— Nous marchons une bonne heure, devisant gaiement. Puis nous nous mettons d’accord sur un coin de verdure, à l’abri des regards. A peine avons-nous posé nos séants sur l’humus que Fred (le mari d’Alex) est pris d’éternuements incontrôlables, qui ne manquent pas de provoquer une belle envolée d’étourneaux. Il fallait le voir, le pauvre, tenter d’éteindre ce qu’il est juste de nommer « des déchirements de poitrine » ! Et Alex qui vient à son secours ! Et lui qui la repousse ! Mon mari et moi ne savions tout bonnement pas comment réagir ! Jusqu’à ce que la crise se calme et que Fred nous rassure lui-même d’un simple (mais enroué) « C’est le pollen... ». Tout en montrant du doigt les bouleaux qui nous entourent, dévoilant en même temps des pupilles victimes d’une impressionnante dilatation.
— Le pauvre…
— Ce n’est pas le pire ! Alex propose alors de rejoindre un lopin de terre de leur possession, en bordure de rivière, et d’y mouiller une barque qui nous amènerait vers des terrains plus cléments. Nous acceptons et ne tardons pas à rejoindre la propriété et le dit-esquif.
— Par ces chaleurs, on ne refuse pas un tour en bateau…
— C’est ce que je me suis dit aussi. Nous embarquons alors et nous mettons à voguer au fil de l’eau. Fred propose d’accoster en bordure d’une forêt qui nous paraît à tous quatre fort accueillante. La barque s’approche de la berge. Mais Alex, sans doute déjà grisée par le coin de paradis qui s’offre à nous, se lève sans crier gare et vient poser le pied sur le débarcadère de terre… pile au moment où Fred effectue une manœuvre un peu abrupte ! Et voilà notre chère Alex qui tombe dans l’eau, fort heureusement peu profonde, et en ressort trempée jusqu’aux os !
— Quelle horreur !
— Ce n’est pas le pire ! Ni une, ni deux, nous l’aidons à s’extirper de cette fâcheuse situation. La pauvre se met à grelotter, et l’idée me vient alors de lui prêter ma combinaison, encore toute tiède de mes propres chairs. Moi qui hésitais le matin même entre une toilette prudente et une tenue légère, je n’ai pas regretté la prudence qui me permit de couvrir l’imprudence de ma bonne amie. C’est ainsi que je me suis retrouvée vêtue de mon unique robe d’été – vous savez, celle bleu ciel et indigo, imprimée de discrets petits pois ?
Amélie acquiesce l’air pincé. Elle possède la même. Et il n’y a rien de plus humiliant que de savoir que sa propre garde-robe accueille semblable pièce de tissu, si sympathique se trouve être sa voisine.
— Je ne sais combien de fois elle m’a remerciée, reprend Vic, tandis que nous choisissions l’endroit où nous allions pouvoir nous poser et nous remettre de nos émotions.
— Enfin, un peu de calme après toutes ces aventures !
— Ce n’est pas le pire, attendez la suite ! Notre choix se pose sur un charmant sous-bois, et sitôt assise, je me mets à sortir les victuailles. Dès lors, je ne sais pas ce qui s’est passé. Tout est allé tellement vite ! Sont-ce nos éclats de rire ? Nos discours sonores rompant avec la quiétude de la nature printanière ? Les effluves de nos ripailles improvisées ? Toujours est-il que, quand le bruit des grognements nous est enfin parvenu aux oreilles, il était déjà trop tard !
— Des grognements ?!
— UN SANGLIER ! Un énorme sanglier nous fixait de son regard de bête assoiffée de sang ! Mon mari a tenté de garder le sien froid. Mais décidément les hommes ne sont pas tous faits du même bois, et Fred, à la vue de l’animal, s’est levé dans un tumulte qui a fini d’exciter le porc sauvage ! Tout le reste n’a été que cris, hurlements. Alex expirant ce qui lui restait de souffle, s’agrippant vainement à tout ce qui dépassait le mètre cinquante de hauteur. Mon mari tentant de maîtriser la bête qui avait déjà rué un nombre incalculable de fois dans le panier, piétinant le gros de notre déjeuner. Mais le sanglier est rancunier ! Et c’est à la suite de Fred qui avait lancé les hostilités qu’il se mit à courir. Le mari d’Alex émit des cris d’un aigu que je ne pensais pas possible d’entendre sortir du larynx d’un mâle trentenaire, et c’est finalement acculé en bordure de rivière – si tant est qu’on puisse être acculé à côté d’un tel lit – que Fred trouva son salut. La bête fonça en sa direction, et d’un coup de hanche, Fred évita le monstre forestier qui alla s’échouer, au beau milieu du courant, éclaboussant tout autour de lui. Je dois dire, ma chère, que voir un sanglier qui se noie, tout aussi sauvage qu’il est, est un bien triste spectacle…
— Mon dieu…
— Ce n’est pas le pire ! Nous retournons nous asseoir, quelque peu sonnés. Et à peine avons-nous repris nos esprits qu’Alex lâche un juron : un bouvreuil vient de se soulager sur la combinaison que je lui ai prêté ! Une coulure dégoûtante dont seuls ces maudits oiseaux sont capables. Je n’ai alors plus de change, mais d’elle-même Alex file se rincer dans le ruisseau, non sans que son mari l’avertisse du potentiel retour du sanglier. Est-il sot ! Il faut dire que dans sa course son genou a cédé et qu’une fois assis, celui-ci forme un angle contre-nature. Nous sommes rentrés péniblement en début d’après-midi. Fred devait faire venir le docteur ce matin. Je m’en allais justement aux nouvelles.
— Et bien, quelle aventure !
— Si je vous dis qu’au moment de partir je pose le pied sur une fourmilière… Et que quelques secondes plus tard ma cuisse droite et bientôt mon ventre – se trouvant recouverts de centaines de ces insectes – m’ont obligée à me dévêtir entièrement et à me secouer dans tous les sens, pour chasser les intrus, me croyez-vous ?
— NUE ! Devant vos amis ?!
— Je ne pouvais pas faire autrement, dégoûtée que j’étais ! Et puis, ne sommes-nous pas toutes faites pareilles ? (Amélie n’est pas surprise d’une telle réaction, tant dans le village, les soupçons de parties carrées pèsent sur les quatre adultes consentants). Mais, ce n’est pas le pire, Amélie : durant tout ce temps, on nous observait !
— Pardon ?
— On nous a vus ! Un homme nous observait tapis derrière un chêne ! Un voyeur ! Un cochon ! Un pervers ! Lorsque nous nous en sommes aperçus, il a décampé, sans demander son reste ! Mais dans quel monde vivons-nous ?
Amélie se contient pour ne pas tourner les talons devant cette affabulatrice qui ne manque jamais une occasion d’enjoliver sa vie ô combien triste et morne. Mais il faut bien de tout pour faire un monde. En tous cas, ce n’est certainement pas avec de telles affabulations qu’Amélie passera à la postérité...
* * *
Paris, 1863.
— Quelle audace, mon cher Édouard ! dit l’homme, tout en contemplant la toile. Cela va faire grand bruit ! Quel est son nom ?
Manet esquisse un sourire qui en dit long.
— Le Déjeuner sur l’Herbe, cher ami.
* * *
(Pour confirmer les dires de Vic et comprendre toutes les références de la nouvelle, cliquez ICI.)
ACTOR'S STUDIO
Cher Claude,
Demain est un grand jour. Pour la première fois de ma vie, je vais enfin avoir l’occasion de vous rencontrer, de vous dire quelques mots. Moi, en face de vous, sans qu’aucun écran blanc ne vienne nous séparer. Loin des images figées imprimées sur posters, des couvertures de magazines, des images télévisées impersonnelles, vous pour moi le temps de quelques secondes que je considère déjà comme le plus beau moment de ma vie. Je sais que je ne serai pas seule. Mais je me console en me disant que pas une autre de vos admiratrices ne peut se vanter de vous connaître aussi bien que moi. Comme vous seul êtes l’unique détenteur de mes secrets.
Jeudi n’a jamais été aussi proche. Mais c’est encore trop loin pour moi.
Votre dévouée, Sylvie.
* * *
La tension était à son maximum. Une chape de plomb, elle-même recouverte de fonte, contraignait les quatre hommes au silence, dans ce minuscule réduit sans fioriture aucune. On se serait cru dans la scène d’un vieux film noir, les crépitements du projecteur et les imperfections de la pellicule en moins. De temps à autre, l’un des protagonistes autour de la table empoignait un verre rond et le portait à ses lèvres séchées par l’atmosphère, apportant à son palais l’âcreté salvatrice d’un malt hors d’âge. Puis il reposait le récipient sans un bruit tout en fixant la partie. Le jeune triturait ses cartes, essuyant l’air de rien la moiteur de ses phalanges qui graissaient au fil du jeu. Lui, c’était Julien G., figure montante du cinéma français, jeune espoir comme on disait dans la profession, « la » révélation de « Trois grammes de trop » qui avait récemment fait les choux gras de bien des médias par son avant-gardisme repoussant toutes les conventions filmiques. A sa droite, Thierry H. Visage émacié, regard bleu-vert transperçant, la quarantaine déclinante mais une aura toujours certaine auprès de la gent féminine. Tout le monde ne pouvait arguer comme lui, à son âge, de réaliser ses scènes de cascades sans doublure, même celle de l’explosif « Quand la vengeance éclate ».
Le jeune surenchérit. Il poussa une colonne entière de jetons colorés devant lui. Thierry se passa la main sur le visage comme pour effacer le stress tiraillant sa peau, et plongea son regard dans celui de Bernard T. tout aussi mal à l’aise que lui. Celui qui avait incarné des rôles tous plus marquants les uns que les autres jouissait d’une popularité et d’une reconnaissance rare de la profession depuis sa performance dans « Jaurès », où il jouait le personnage éponyme. Mais ce soir, il ne semblait pas résister au climat pesant. Il avait abandonné la partie depuis bien longtemps, assistant à l’agonie de l’un et de l’autre. Le jeune contre le vieux. Le vieux, victime de l’étoile montante. Les cinq cartes entre ses paumes adipeuses, le fameux Aaron Spencer, comptait ses abattis devant la fougue insolente de son jeune adversaire qui le dévisageait d’un sourcil froncé. Il passa furtivement sa langue entre ses lèvres, détaillant incessamment les cinq morceaux de carton comme si sa vie en dépendait. Son front se plissait aléatoirement au gré des mouvements de sa lourde poitrine. Le regard se fit perdu, les hochements de tête traduisaient le dépit et la proche défaite. Le gamin sentit le parfum de la victoire le pénétrer et avança un second rouleau de jetons plastiques. Le vieux agonisait. Il expira une ultime bouffée d’air tiède, secouant la tête sur un mur de lamentations silencieuses. Le jeune émit un rictus impertinent. La chance du débutant peut-être, mais une certaine dose d’insolence qui accrut encore son sentiment de domination sur le jeu, comme bientôt sur le métier tout entier. Il avança vers le pot sa dernière colonne de pièces factices et abattit son jeu en un jeté d’avant-bras plus que confiant.
- Carré de roi ! T’en dis quoi, Spencer ?
Le vieux faisait peine à voir. Il se raidit et laissant tomber son avant-bras, tel un général foudroyé, abattit les morceaux de cartons cornés sur la table.
- J’en dis que t’as encore beaucoup à apprendre, Petit ! déclara-t-il en dévoilant sa quinte flush royale au cœur.
Les trois hommes s’unirent dans un puissant éclat de rire devant la mine dépité du jeune homme.
- Merde, Spencer, d’où tu sors ça ? T’avais l’air tellement aux fraises !
- L’expérience, Julien, l’expérience ! répondit Thierry. D’où crois-tu qu’Aaron tire son surnom de l’homme aux cent visages ?
- Le bluff, c’est son métier ! Alors tu penses bien que le poker, ce n’est qu’une répétition parmi tant d’autres ! T’inquiète pas, tu n’es pas le premier à te faire plumer ! On y a aussi laissé pas mal de nos fonds de culottes, conclut Bernard.
Aaron Spencer se renversa sur le dossier de sa chaise, les bras croisés sur son ventre proéminant, les cheveux gris plaqués en arrière, le cigare aux lèvres, tel un parrain de la pègre écoutant d’une oreille attentive l’éloge pré-funèbre que les jeunes générations du cinéma dressaient de lui. Les volutes du barreau de chaise s’élevaient au gré de ses aspirations tandis que le minot geignait sur son sort devant les boutades et les quolibets de ces collègues de plateau.
- S’il y a une chose que tu dois retenir ce soir pour l’imprimer dans ta cervelle jusqu’à la fin de tes jours, Julien, c’est que tu as embrassé la voie du faux.
- Du faux ? s’étonna le jeune.
- Je m’explique : je ne te parle pas de ce qu’il y a tout autour de toi. Cette partie de cartes. Ce whisky. Le barreau de chaise qui m’assèche la lippe. Tout ça, heureusement, est vrai. On passe un bon moment avec ces deux cons-là qui, même s’il n’ont pas inventé le fil à couper l’eau chaude ! C’est ce que j’appelle de la franche camaraderie et c’est très bien. Mais le reste, c’est que du toc. Tiens, ta poule du moment, la blonde là…euh.
- Priscilla.
- Ouais, Priscilla. Je te dresse son portrait. Tu m’arrêtes si je me trompe : faux ongles, faux cheveux ?
- Des extensions, oui, avoua le jeune homme.
- Faux seins, faux cul ?
- Elle est sortie de clinique il y a à peu près un mois et demi, déclara Julien dont la stupeur gagnait peu à peu le visage poupin. Elle veut percer dans le milieu ! se justifia-t-il.
- Des dents bien blanches alors qu’il y a deux ans ses ratiches auraient fait fuir un baudet. Tout ça pour distribuer des sourires qu’elle t’annoncera en rupture de stock le jour où tu ne pourras plus accepter que des seconds rôles. Je te joue pas les oiseaux de mauvaise augure, ça arrive à tous les acteurs au moins une fois dans leur carrière.
- Vas-y doucement Aaron, tu vas le dégoûter le p’tit, s’interposa Bernard.
- Je le dégoûte pas, je lui explique ! s’énerva Spencer. Alors on résume, Julien. Tu te balades au bras d’une fausse poupée aux fausses intentions, tu te pavanes dans des soirées à la mode, tu réponds à des faux sourires, tu accordes des centaines d’interviewes de journalistes qui te font de faux compliments tout ça jusqu’à ce que, une fois que tu auras fait le tour de ce que tu as à dire, tu t’inventes une vie, une fausse existence pour toujours leur donner du pain à manger…
- Ca, je ne pense pas, objecta Julien, je garde la tête sur…
- …Trop fragiles tes épaules, trop fragiles ! Je dis ça, j’étais comme ça à ton âge ! C’est pour cela que je peux te raconter tout ça. Ecoute-moi bien : toute ta vie, c’est ce que je te souhaite en tous cas, tu vas endosser tous les rôles possibles et imaginables : du curé au drogué, du paumé au tombeur, du banquier au clodo et j’en passe. Ou alors tu te contenteras d’un rôle bien précis, toujours le même, parce que c’est celui qui t’aura fait connaître le succès. Tu réussis dans un rôle de loser ? On te proposera un rôle de loser. Si tu te fais connaître dans un rôle de pourri, tu seras un pourri toute ta vie. Tu imagines Stallone jouer chez Woody Allen maintenant ?
- Ben non. Ca collerait pas.
- Et ben voilà. Peut-être qu’il pourrait jouer un rôle d’intello, mais l’ébauche du brouillon de cette idée n’effleure pas le moindre cortex. Quoiqu’il en soit, tu seras ce que le public décidera de toi. Et tu t’engages à vivre une vie fausse. Malgré toi ou à cause de toi, tu es un faussaire, Julien. Tu es une contrefaçon de ta propre vie. La vraie. Si tant est que tu en aies une.
Le jeune déglutit. Quelques gouttes de sueur perlaient à son front. Le silence encercla les quatre protagonistes dont deux assistaient impuissants à la leçon de choses du maître.
- Toi aussi alors, tu es un faussaire, Spencer ?
- Bien sûr. Je suis celui que j’ai créé et celui que le public a accepté comme tel. A vingt-deux ans, j’ai crevé l’écran dans Le sentimental. Et je suis resté un grand sentimental pour la majorité du public. Alors que, hein ! (il hocha la tête en direction de Bernard et Thierry), on ne peut pas vraiment dire que j’aie des actions chez Interflora !
Les deux témoins éclatèrent de rire, tapant de manière caricaturale du poing sur la table, éparpillant sur toute la surface les jetons de plastique. Aaron Spencer essuya une larme du coin de l’œil et reprit tant que bien mal son sérieux, la voix encore empreinte d’ironie.
- Julien, tu ne me connais pas encore suffisamment. On a tourné un film ensemble. Tu m’as vu un peu au naturel. Mais je suis sûr que tu as encore la même opinion de moi que ta mère à ton âge. On doit être de la même année, elle et moi, non ? Je ne veux pas me vanter mais, ado, elle devait avoir des posters de moi sur les murs de sa chambre, pull-over sur l’épaule, chevauchant un solex, le regard dans le vague implorant une hypothétique demoiselle ?
- Oui, je pense que tout le monde l’a eue cette photo. C’est un classique.
- Et bien dis-toi bien que déjà, à cette époque, j’avais une nénette voire deux différentes dans mon pieu chaque soir et qu’il y avait souvent pas assez de champagne pour picoler à l’arrière de la Ferrari. C’est de la com-po-si-tion, Gamin ! de la composition ! Et tant qu’il y aura des gogos pour le croire, mon monde ne s’en sortira pas plus mal. Faut pas croire, je m’en tape comme de mon premier caleçon de mon public ! Au début, oui, bien sûr, faut se faire une renommée, mais après… quand ça tourne, ça tourne ! Faut alimenter la machine à fabriquer du faux, faut pas faire faillir la réputation ! Si aujourd’hui, je n’ai plus vraiment l’âge du gendre idéal, je suis devenu l’image du bon père de famille dans l’esprit de ces jeunes filles devenues mamans, voire grand-mamans, à l’heure qu’il est.
- Ma mère le croit toujours, avoua le jeune dans un soupir.
- Y’a pas qu’elle, rassure-toi ! Tu veux que je te raconte un truc ? Bon, écoute bien. Cet après-midi, j’avais une séance de dédicaces. Pour mon bouquin, tu sais mes mémoires, Les Pensées de Spencer. Bon. J’étais assis dans la librairie. Y’avait une queue, c’était pas croyable ! Faut dire aussi que moins je me montre, mieux je me porte, et que c’est pas tous les quatre matins que je viens montrer si mon botox a bien pris.
- Tu t’es fait retendre ? s’étonna le gamin. Spencer et les deux autres pouffèrent.
- Bien sûr que non ! Le lait perle encore au bout de ton nez, Julien ! Enfin, je reprends. Donc, des dizaines de mètres de queue. Une file d’attente incroyable. Ca devait faire deux bonnes heures que je signais des pages et des pages, quand une petite bonne femme, l’âge de ta mère à peu près, fraîchement permanentée, maquillée comme à une communion, s’approche de moi avec son bouquin – de faux témoignages et d’actions héroïques, ça va s’en dire, pondus par un petit jeune qui a une inspiration telle que ça m’étonnerait pas qu’il y ait de la substance dont le port est prohibée là-dessous. Le bouquin était déjà bien corné, on voyait qu’elle avait compulsé comme si ma vie était au sujet du bac. Elle me tend son exemplaire, je lui adresse le même sourire ravageur qu’aux autres et je lui demande : « C’est à quel nom ? » Alors, elle marque un temps d’arrêt, se met à sourire un peu gênée et me dit : « Tu as vraiment beaucoup d’humour, Claude. » Moi, étonné, ça fait belle lurette qu’on m’avait pas appelé par mon vrai nom…
- Spencer, ce n’est pas ton vrai nom ?
- C’est Claude Dauthuille, son vrai nom. Aaron Spencer, c’est un pseudo, précisa Thierry.
- Encore un faux ! ajouta Spencer en levant les paumes, comme une évidence. « On se connait ? » lui demandai-je. « Tu plaisantes, Claude ? C’est moi, Sylvie.» répondit-elle. Là, je m’arrête et je la dévisage. Sur le coup, je me demande s’il ne s’agirait pas d’une vieille connaissance de tournage, une actrice un peu oubliée, voire une ancienne conquête.
- La mère d’un de tes enfants cachés ! plaisanta Bernard.
- Franchement, son visage ne me disait rien. Mais, elle a conservé son sourire et a ajouté : « Martine et Jean n’ont pas pu venir, tu sais avec leur travail, et puis c’est pas la porte à côté. Alors je me suis dit que tu pourrais leur écrire un petit mot juste en dessous de ta dédicace. Ils doivent venir le week-end prochain, c’est l’anniversaire de Louis. Ca va leur faire une sacrée surprise ! » Je ne comprenais pas un traître mot à ce qu’elle me racontait mais, histoire de lui témoigner un peu de sympathie, j’accédai à sa requête. Un petit coup de Avec toute mon amitié. Bonne lecture. Et je signe. Là, je lui rends le bouquin et je lui souhaite une bonne soirée. C’est à ce moment que j’ai vu son visage changer. Derrière ses lunettes demi-lune, elle a parcouru la dédicace. Elle tremblait comme une feuille. Y’avait tout le monde qui attendait derrière et qui commençait à trouver la scène un peu bizarre, tu vois ? Alors, comme je voyais que la pauvre femme me fixait de plus en plus, je me suis approché pour lui faire la bise. Quand je me suis rassis, elle m’a juste dit : « Je pensais que tu allais m’écrire quelque chose d’un peu plus chaleureux, Claude. » Là, j’ai pas su quoi répondre. A part, « Mes amitiés à votre époux, Louis. » Elle s’est alors décalée lentement vers la gauche et a emprunté le chemin de la sortie. Et puis, elle est partie, juste avant de me dire du coin des lèvres, avec un regard de mépris comme je n’en avais pas vu depuis mon dernier divorce. «Louis, c’est mon petit-fils. Mon mari est décédé il y a plus de quinze ans. »
- Une cinglée ! avança Bernard.
- C’est ce que j’ai cru, comme toi. Alors j’ai regardé mon éditeur qui n’avait pas plus compris que moi. Quand j’ai appelé Jean-Marie - mon agent - pour lui raconter la journée et pour faire le point sur le planning de la semaine prochaine, je lui ai raconté cette histoire. Nicole était dans son bureau. Le téléphone devait être sur haut-parleur et elle a tout entendu.
- Qui est Nicole ? demanda Julien.
- C’est la responsable de mon fan-club depuis plus de quarante ans. C’est elle qui envoie des posters et des photos dédicacées depuis les années soixante. Je peux te dire qu’elle en a mis un paquet sous enveloppe ! C’est elle aussi qui répond aux admirateurs et admiratrices. Souvent des courriers-types qu’elle envoie en masse avec en bas de chaque lettre, ma signature en tampon, la même depuis les sixties. Et c’est là qu’elle m’a rappelé que cette Sylvie – Sylvie Crayanval - est une fan de la première heure, du genre, la première dans le cinéma, au premier rang à quatorze heures, en 1965, le jour de la sortie du Sentimental, tu vois ! Presque un demi-siècle d’admiration, c’est pas donné à tout le monde, hein, Gamin ! On en reparlera un peu plus tard, si je suis là pour te répondre ! (Il reprit.) A l’époque, le fan-club avait une armée de petites secrétaires chargées de répondre personnellement aux admiratrices en se faisant passer pour moi. Et puis, avec le succès, ça n’a plus été possible. Sauf que Nicole a joué le jeu jusqu’à aujourd’hui avec cette Sylvie, et a continué à lui répondre à chacune de ses lettres. C’est comme ça qu’elle est au courant de toute sa vie. De ses années de lycée jusqu’à son premier gamin, de ses déboires familiaux à sa nouvelle vie de grand-mère, tout sur son mari aussi, de sa rencontre avec lui jusqu’à ce qu’il passe l’arme à gauche, elle a été témoin de tout. Elle a des classeurs entiers de lettres et de photos, il parait. Plein de vieux Polaroïds. Quand elle m’a parlé d’elle, ça m’est revenu ; le nom m’a dit quelque chose. Mais sa tête… fallait pas trop m’en demander ! Si j’avais su que cette Sylvie viendrait cet après-midi, j’aurais branché une oreillette reliée à Nicole et je lui aurais demandé de me donner un coup de main pour lui répondre !
Et bien, tu vois Julien, cette petite anecdote, ça reprend tout à fait ce que je te disais juste avant. On produit du faux. Tous autant que nous sommes. Nous sommes des faux. C’est la vie.
Les trois hommes ne surent quoi répondre. Spencer se rassit dans le fond de sa chaise, les bras derrière la tête, et aspira à pleins poumons la fumée du havane qui s’évaporait en volutes azur. Devant le mutisme de ses partenaires, il avança un simple :
- Une dernière partie ?
Une sonnerie stridente rompit la quiétude tendue de la pièce. Spencer tourna la tête en direction du hall d’entrée et, se levant avec l’arthrose qui commençait à envahir ses membres de jeune premier vieillissant, ajouta :
Bernard, tu distribues les cartes ? Thierry, tu nous ressers à boire ?
- Tu prends quoi ?
- Une bière. Et…sans faux col, hein ! dit-il en gratifiant Julien d’un clin d’œil complice.
Il s’avança lourdement vers l’entrée, le cigare aux lèvres, et consulta son bracelet-montre. Vingt-deux heures vingt-cinq. Jean-Marie était en retard. Il déverrouilla la porte et se retrouva face à face avec une petite bonne femme toute chétive.
Cette fois-ci il la reconnut.
Juste avant de toucher le sol.
Une balle calibre 44 imprima un point rouge entre ses deux yeux.
Une vraie.
KFC
(Killing Family Chicken)
Valentin aime le dimanche.
C'est le seul jour où Maman le laisse tranquillement paresser au fond de son lit jusqu'au moins dix heures. Officiellement, il prend de l'avance sur ses devoirs de la semaine. Mais Papa n'est pas là pour vérifier. Le dimanche matin, il est au travail. Il part très tôt dans la nuit. C'est lui qui s'assure que les centaines d'ouvriers qui travaillent pour lui sacrifient consciencieusement leur « jour du saigneur ».
Personne donc pour contrôler qu'il sait toutes ses tables de multiplication sur le bout des ongles. A six ans seulement. De toute façon, Papa l'a dit : l'an prochain, il sautera une classe. On a toujours été précoce dans la famille. On a toujours sauté une ou plusieurs classes, quand les autres peinaient à suivre un cursus scolaire basique. C'est comme ça.
Mais Maman, elle, elle s'en fiche.
Valentin aime le dimanche.
C'est le seul jour où Maman prend le temps d'enfiler son tablier pour jouer les cordons bleus. Mais pas ceux panés avec du jambon et de la dinde. Ces cordons bleus là, les nuggets, les knackis à la va-vite, les coquillettes, c'est bien pour la semaine. Le dimanche, Maman sort ses volumineux livres de cuisine de la bibliothèque du bureau et lui concocte de savoureuses recettes. Valentin sait que c'est le dimanche quand, dans sa chambre au deuxième étage, viennent le réveiller les odeurs de beurre frit et d'oignons revenus au fond de lourdes cocottes, tandis que les ustensiles de cuisine s'affrontent en une feutrée cacophonie. Ce réveil-là vaut tous les réveils Pokémon du monde.
Valentin n'aime pas toujours le dimanche.
Souvent, on va chercher dans la cuisine, à l'étage dans la chambre à coucher de Papa et Maman, et même au grenier parfois, de nouveaux sièges pour venir les ajouter aux trois chaises de la semaine, autour de la table de la salle à manger. Le dimanche, il y a souvent du monde à la maison. Rarement de la famille. Maman est enfant unique. Papa presque. Valentin n'a donc pas de cousins. Souvent ce sont des collègues de Papa qui viennent déjeuner, des messieurs à la voix forte et une grande assurance, des dames bottées et maquillées, avec d'interminables colliers et des peaux couleur carotte. Ils parlent, ils parlent, ils parlent, à tel point que Valentin finit toujours par s'évader dans les mondes de son cerveau, puisque Papa lui interdit de sortir de table pour jouer avec ses Lego. Parfois, ces invités viennent avec leurs enfants. Souvent plus âgés que lui. Il se dit à chaque fois qu'il pourra se faire un copain ou une copine de tel ou tel garçon ou telle ou telle fille. Mais la plupart du temps, cet enfant devient un adversaire. Il y a toujours un moment dans le repas, entre le fromage et le dessert, où s'amorce un concours de joutes et de performances, où s'affrontent à coups d'alambiquées fables de la Fontaine ou de concours de capitales du monde, les intelligences des progénitures, et par extension de leurs parents.
Valentin adore les dimanches. Et surtout celui-là.
Aujourd'hui, Maman a fait son plat préféré : du poulet avec des frites.
Quand elle a posé sur la nappe blanche avec des broderies roses le grand plat en porcelaine multicolore, celui assez grand pour contenir la fameuse volaille à la peau dorée et aux effluves de thym, ainsi que ces frites croustillantes, il n'a pas pu s'empêcher de réprimer un cri de joie, bondissant sur le coussin de sa chaise rehaussée. Joie très vite calmée par Papa qui a rappelé d'un ton sinistre qu'on ne hurle pas à table. Maman a protesté. Papa a fait taire Maman. Maman a soupiré et a empoigné les grands couverts pour découper le poulet. Que ça sentait bon ! Il aurait voulu tout manger. « Je veux une cuisse ! » a dit Valentin. « Tu auras ce qu'on te donnera ! » a répliqué Papa qui s'est saisi de la grande fourchette et a disposé un minuscule morceau de blanc sans peau au milieu de son assiette. « Le reste, c'est trop gras. Faut pas l'habituer à trop de gras. »
Heureusement que Tonton Cyril est là aujourd'hui. Ce dimanche-là est un de ceux, trop rares à son goût, où Tonton Cyril et Tata Fanny viennent partager leur repas. Tonton Cyril est le frère jumeau de Papa. Il est maître d'école. Mais pas comme Madame Brare. Madame Brare, « elle rigole quand elle se brûle », dit Maman. Valentin donnerait ce qu'il a de plus précieux pour aller dans la classe de Tonton Cyril. Tonton Cyril a toujours des histoires très amusantes à raconter, des tours de magie à montrer, des dessins rigolos à griffonner sur les serviettes en papier.
Et surtout, Tonton Cyril connaît plein de jeux. Grâce à lui, Valentin a lancé la mode du chifoumi dans la cour de l'école. Pierre, ciseaux, feuille, puits... Valentin s'est très vite attiré la sympathie de l'ensemble de l'école grâce à ce jeu simple enseigné par son oncle sur un coin de table un dimanche, tandis que seules les injonctions dans le poste d'un shérif à la barbe rousse rompait le silence glacial de la table.
Tonton Cyril a quelque chose de magique. Il invente les jeux les plus passionnants avec trois fois rien. C'est d'ailleurs lors d'un de ces dimanches que Tonton a recréé le jeu des bâtonnets - comme à Fort Boyard, dans la salle des maîtres du temps – avec quinze cure-dents. Le mois suivant, toujours un dimanche, Valentin a appris à jouer au jeu du morpion, grâce à un plateau de jeu improvisé par son oncle avec quatre piques à brochettes, cinq minuscules morceaux de pain et quatre bouchons de bouteille en guise de pions. Ces moments étaient uniques.
Ce dimanche-là, dans le silence général, Tonton Cyril s'est saisi d'un drôle d'os en forme de diapason dans l'assiette de son neveu et l'a présenté devant ses yeux.
- « Tu sais ce que c'est ? a-t-il demandé. C'est l'os du bréchet. Toutes les volailles en ont un. Prends l'une des extrémités entre tes doigts. Moi je prends l'autre. La règle du jeu est simple. Le but est de casser l'os en deux. Celui qui termine avec le plus gros morceau d'os dans la main aura son vœu exaucé.
- Un vœu ? C'est vrai, Tonton ?
- Bien sûr. Pense fort à quelque chose que tu désires plus que tout. »
L'enfant ferma fort les yeux, plissant exagérément le front. Au bout de quelques secondes, il s'exclama « Ça y est ! », puis il saisit l'une des moitiés de l'os, défiant son oncle d'un regard malicieux, et le duel commença. Valentin sortit la langue pour mieux souligner le caractère surhumain de l'épreuve, tandis que Cyril tordait le bras, feignant une irrépressible douleur. L'os fut chahuté, trituré un temps dans les airs, jusqu'à ce qu'il se brise enfin. Lorsque l'enfant aperçut le plus long morceau entre ses doigts oints de graisse, il s'affala sur le dossier de sa chaise dans un inextinguible fou rire
Puis l'euphorie se tut.
- C'est ça que tu leur apprends à tes gamins ? demanda Papa à Tonton Cyril.
- Pardon ?
- Faut pas s'étonner que les gosses soient en échec scolaire avec des conneries pareilles !
- Ho ! C'est qu'un jeu, Guillaume, on s'amuse... et puis ça n'a rien à voir, ce que tu racontes et...
- C'est pas avec des profs comme toi qu'on va relever le niveau. Vous êtes déjà payés cher pour ce que vous foutez, si en plus c'est pour leur apprendre ce genre de trucs, on n'est pas dans la merde !
- Oh, ça y est, je les vois arriver gros comme une maison les arguments. Attends, laisse-moi deviner : « Les enseignants, toujours en vacances ! », « Quand ils sont pas en vacances, ils sont en grève ! », « Ces fonctionnaires, tous des bons à rien ! »... surtout, tu m'arrêtes si je dis une connerie, ne te gêne pas...
- Quand je pense surtout que ce sont des gens comme toi qui ont l'avenir de la France dans les mains, on a raison de mettre le turbo dans nos entreprises et de resserrer la vis pour éviter qu'on se foute de nous dans les autres pays !
- Guillaume, ça suffit ! dit Maman.
- Toi, tais-toi ! Je sais ce que je dis. Avec leurs idées de gauchistes où tout est permis, on va droit dans le mur. Je sais plus combien de gamins ne savent pas lire en arrivant en sixième, mais c'est un nombre effarant ! Ils l'ont encore dit à la télé l'autre jour ! Franchement, avec des gens comme ça, on signe l'avenir de l'humanité !
- Ah, parce qu'il y a de l'humanité dans la façon dont tu traites tes employés peut-être ? Des congés refusés, obligés de bosser le dimanche pour espérer ajouter une maigre couche de gras autour d'un salaire squelettique... c'est parce qu'il y a écrit 2012 sur le calendrier, sinon on se croirait au temps de Zola dans ton usine !
- Ah, « Germinal », les grands mots de l'intellectuel ! N'empêche qu'au moins, moi, je créé pas du chômage ! Et dis-toi bien que t'as eu de la chance de réussir un concours accessible à mon fils de six ans, au vu des beuveries auxquelles tu as participé quand t'étais étudiant – si on peut appeler ça faire des études. Sans ça, à l’heure qu’il est, tu aurais ta Carte Fidélité Or au Pôle Emploi ! Et crois-moi, c'est pas moi qui t'aurais tendu la main pour te sortir de la mouise !
- Oh, ça je veux bien le croire, ton truc c'est pas la main, c'est plutôt le bras ! Le bras d'honneur que t'as brandi à tous ceux qui ont croisé ton chemin. Et le dos aussi, quand on voit les coups dans l'échine que t'as dû planter pour pouvoir tutoyer les grands pourris de ce monde ! T'es un salaud, Guillaume !
- Retire ce que tu viens de dire !
- S'il te plait, Cyril, arrête ça immédiatement ! a dit Tata Fanny.
- Je ne retire rien du tout, ça a beau être mon frère, ce type est un enfoiré, un dégueulasse ! Il s'est toujours comporté comme tel depuis qu'il est gamin, il a toujours traîné les autres dans la merde pour mieux se rassurer, se conforter dans le fait qu'il était le meilleur alors que ce n'est rien qu'un minable sans cœur et sans compassion pour ceux qui l'entourent ! C'est çà l'éducation que tu veux donner à ton gamin ? Et bien, dis-toi bien que si j'accepte encore de venir manger à ta table le dimanche, c'est pour lui. Lui et ta femme. Au moins j'essaye de leur apporter un peu de bonheur dans leur vie triste à pleurer à cause de toi.
- Cyril, arrête... a gémi Maman.
Papa s'est levé brutalement, s'est appuyé sur la table et a crié : « Fous moi le camp d'ici, toi et ta pouffiasse ! Je ne te laisserai pas polluer mon intérieur, ma vie de famille et les oreilles de mon gosse !
- Ton intérieur, c'est même pas toi qui l'entretiens. Ton gosse, ses oreilles sont assez polluées par tes paroles quotidiennes. Quant à ta vie de famille, excuse-moi mais...
- Vas-y ! Dis ce que t'as à dire !
- Ce n'est ni le lieu, ni le moment. J'aurais au moins l'intelligence de me taire.
Papa empoigna un verre d'eau et le jeta dans la figure de Tonton Cyril.
- Mais t'es pas bien, Guillaume ! a crié Maman.
Tonton Cyril a regardé calmement Papa, le menton dégoulinant. Puis, il s'est tourné vers Maman et a dit calmement :
- Tu sais, Fabienne, quand un lundi matin, une mère d'élève vient te susurrer de tendres remerciements à l'oreille pour te remercier de la trop courte nuit passée avec elle et pour le petit-déjeuner au lit du dimanche matin, tu crois à la folie. Quand tu apprends par un père d'élève que depuis trois ans que l'usine que dirige ton frère jumeau ferme ses portes le dimanche, il est appréciable de profiter d'un semblant de week-end avec ses gosses, tu te dis que la coïncidence est un peu grosse.
- Que veux-tu dire ?... Tu... a commencé Maman en tremblant. Guillaume, c'est...
- ENFOIRÉ ! JE VAIS TE TUER ! a hurlé Papa en se jetant sur Tonton. Maman s'est enfuie dans la chambre, tandis que Tata Fanny essayait tant bien que mal de les calmer. Puis, Papa a entrainé de force Tonton dehors sous les cris et les insultes.
Valentin pensa que c'est Tonton Cyril qui allait gagner, de toute façon. Il est très fort, Tonton Cyril.
L'enfant resta seul un instant, assis, stoïque, dans les restes d'un repas dominical à peine commencé. Il fixa la table aux mets intacts, avant de tourner la tête à droite et à gauche. Il n’en croyait pas ses yeux.
Tout à coup, il se pencha et étendit les deux bras en direction du plat central.
« Il est trop fort le jeu de Tonton, pensa-t-il. J'ai fait le vœu d'avoir le poulet-frites pour moi tout seul. Et il a été exaucé. »
L'enfant piocha une des frites dans le plat et la fit croustiller lentement entre ses incisives de lait avant de la mâcher bouche grande ouverte.
Décidément, il adorait vraiment les dimanches.
LA MAZURKA DE DABROWSKI
Chassant les derniers rayons du jour, un halo vaporeux enveloppait peu à peu les grises épaules d'Edimbourg que la chute soudaine d'un tel drapé n'étonnait plus depuis bien longtemps déjà. Une brise froide et humide engourdissait les pierres de la capitale, de Wester Halies Road à Princes Street, et il semblait que de durables et incurables rhumatismes s’immisçaient déjà dans les moindres interstices de la vieille écossaise. Au dehors, on ne parlait que de l'incroyable assassinat de ce président américain, d'origine irlandaise, ce Fitzgerald Kennedy. Si les Scots, depuis des siècles et des siècles, livraient une guerre sans merci aux Irishmen quant à la paternité du meilleur whisky au monde, ils avaient baissé les armes face à l'horreur du crime récemment commis envers l'un des plus célèbres représentants de leurs adversaires. 1963 s'achevait sous de bien tristes augures.
L'air vague, Wojtek regardait marcher à pas vifs les rares passants du dehors qui fuyaient l’obscurité déjà bien en place, quand une petite voix se fit entendre :
« Papa, tu me racontes une histoire ? »
Wojtek se pencha en direction de l'enfant qui l'implorait de son regard presque triste.
« Si tu veux, Duncan. Veux-tu que je te raconte l'histoire de Krak et le Dragon ?
- Oh, non, pas encore cette vieille légende ! Tu me l'as déjà racontée au moins cent mille fois !
- Celle de la Bague de la Princesse Cunégonde, alors...
- Non, ça c'est pour les filles ! Je veux une histoire avec des ours !
- Avec des ours ? En voilà une idée ! Pourquoi absolument avec des ours ?
- Parce que les ours, c'est fort, c'est puissant, et surtout ça fait peur !
- Très bien, poursuivit Wojtek dans un soupir. Alors... il était une fois, une petite fille qui s'appelait Boucle d'Or. Elle se nommait ainsi car ses cheveux étaient de la couleur des...
- Non, je ne veux pas entendre celle-là ! C'est un conte pour les bébés ! Et puis, tu racontes toujours des histoires que j'ai déjà entendues ! J'en veux une nouvelle ! Et une histoire pour les grands !... Avec des ours !...
- Avec des ours... murmura Wojtek que la spontanéité de la demande prenait au dépourvu. Alors, assied-toi donc et écoute-moi attentivement. L'histoire que je vais te raconter est vraie, puisqu'elle m'est arrivée. Je pense que tu es en âge de la comprendre. Tâche de ne pas m'interrompre. Bien des personnes l'ignorent, et tu seras l'une des premières à l'entendre.
- Qu'importe ! Pourvu qu'il y ait des ours.
- Il y en aura, promit-il. Bon. Comme tu le sais, je me prénomme Wojtek.
- C'est un drôle de nom ! Ça vient d'où ?
- De Pologne.
- C'est où la Pologne ?
- Loin d'ici. Il faut traverser bien des pays avant d'en voir les premiers sommets. Mais aussi curieux que cela puisse te paraître, je n'en ai jamais vu le moindre caillou. Je suis né en Iran, un pays encore plus lointain que la Pologne.
- Il y a des ours en Iran ?
- Il y en a, parait-il. Mais je n'en ai jamais vu. En tous cas, j'étais trop petit pour les voir. Trop jeune d'ailleurs pour me rappeler du monde qui m'entourait à cette époque. Trop jeune pour avoir vu ma mère abandonnée de mon père. Trop jeune pour me souvenir même de son regard bienveillant. Tu sais, Duncan, j'ai perdu ma maman très tôt. J'avais à peine un an que j'étais déjà orphelin. Je n'ai appris que bien plus tard qu'elle avait été assassinée dans d'horribles circonstances. Depuis le début du siècle, les Hommes du monde entier s'étaient laissé happer par les tristes sirènes de la Guerre, réveillant chez certains de bien vils instincts, et par la même occasion l'idée de crimes abjects au gré de leurs pulsions. Tu apprendras un jour que parfois les hommes sont capables des pires atrocités. Enfin, pas tous. On m'a raconté que peu après la mort de Maman une très gentille dame nommée Iréna m’a recueilli. Elle m’a entourée d’amour aussitôt qu’elle a croisé mon regard. Il parait que j’étais très mignon, enfant ! Hélas, cette dame était très pauvre, et au fur et à mesure que je grandissais, elle ne put bientôt plus subvenir à mes besoins. Sans le sou, que faire d'un nourrisson, en pleine période de guerre, quand les vivres manquent même aux fortunés ? C'est alors qu'elle eut l'idée de m'offrir la sécurité en sollicitant la bonne âme d'un homme pour qui protéger était le métier. Celui-ci accepta sur le champ. La mort dans l’âme, elle me confia donc à un soldat. Un polonais. Il s’appelait Anders. C’est d'ailleurs lui qui me baptisa Wojtek. Anders n’était pas un simple soldat, c’était un général.
- Un général ! Un vrai ?
- Oui, un vrai, il était en mission en Iran. A la tête d’un régiment appelé la Deuxième Compagnie de Transport. Un homme bon. Très bon. Il est devenu le papa que je n'avais jamais connu. Il avait lui-même des enfants qu'il avait laissés en Pologne, aux bons soins de sa femme. Cela faisait des mois qu'il ne les avait pas serrés contre lui, et il était aussi esseulé que je pouvais l'être, loin des siens. J'ignorais quelle serait la réaction de sa famille et surtout de son épouse quand, une fois la guerre terminée, il rentrerait avec un enfant adoptif dans les bras... Je ne l'imaginais en fait tout simplement pas, profitant presque égoïstement du cœur et de l'amour de ce nouveau papa. Un papa comme tout enfant aimerait avoir. Toujours souriant. Farceur aussi ! Malgré ses responsabilités, il trouvait toujours un moment pour jouer avec moi. Ses hommes aussi d'ailleurs. Tour à tour, ils devinrent rapidement mes oncles de substitution. Quel enfant peut se vanter d'avoir plusieurs dizaines de tontons tous aussi bienveillants les uns que les autres ?
- Et ces tontons, ils t'ont offert un ours en peluche ?
- Non. Les conditions étaient difficiles, tu sais. Et, lors des moments de détente, on jouait avec les moyens du bord. C'est une triste période que celle de cette Seconde Guerre Mondiale. Tous les hommes du monde ligués pour ou contre l'innommable. Pap'Anders avait choisi le camp des contre. C'est la raison pour laquelle il était arrivé sur le territoire iranien. Sa mission était simple : son armée et lui étaient chargés de ravitailler les alliés au front, au fur et à mesure de leurs avancées. C'est ainsi qu'un peu plus tard, nous avons quitté l'Iran pour Gédéra, en Palestine. Puis, peu après, c'est avec l'Irak que nous avions rendez-vous. Un mauvais souvenir. Très mauvais souvenir...
- Pourquoi ? Tu as été attaqué par un ours ? Par une armée d'ours ? Tu t'es battu à mains nues ? demanda l'enfant tout exalté.
- Non ! Je me suis battu contre la canicule ! Qu'est-ce que j'ai eu chaud ! C'était atroce ! L'Irak est un pays de pétrole et de sable, de dunes à perte de vue... Mais surtout de soleil ! C'est comme-ci quelqu'un avait laissé ouvert les portes de l'Enfer et que les flammes de Lucifer nous titillaient les fesses. J'étais encore petit mais je crois que je n'oublierai jamais ce climat. Et ce sable ! Qu'est-ce que ça grattait !...
L'enfant observait Anders avec une expression d'une exemplaire neutralité.
- Ce n'est pas très intéressant ton histoire... j'aime mieux encore celle de Krak, finalement. Il y a plus d'action... avoua-t-il.
- Attends, Duncan. Tout commence maintenant... l'Iran, la Palestine, l'Irak n'ont pas été les seuls pays que nous avons traversés... nous avons beaucoup voyagé et je dois dire que j'adorais ça. Toujours et encore de nouveaux pays, de nouveaux reliefs, de nouveaux paysages... je crois bien que peu d'enfants de mon âge pouvaient se vanter d'avoir autant parcouru le monde.
Les années s'écoulèrent. J'avais déjà bien grandi quand nous sommes partis en route pour l'Egypte. Je me sentais de plus en plus fort. Pap'Anders et mes oncles avaient dû s'en rendre compte. Cela les faisait beaucoup rire. Tout comme cela les amusait beaucoup de jouer à la bagarre avec moi, que je me mesure à eux et que je tente de les immobiliser au sol. Que de souvenirs ! Je n'avais aucun copain de mon âge mais que j'étais fier de me battre contre de vrais soldats, même si c'était pour de faux ! Je m'agrippais à leurs galons, me faisais un malin plaisir à les provoquer, en dépit de ma maigre poignée d'années. J'avais, je dois le reconnaître, affaire à des hommes surentraînés ! Mais je crois qu'ils se faisaient une joie de me laisser souvent gagner. Tout cela était très bon enfant et ne faisait que renforcer mon sentiment d'appartenance à la compagnie. Je ne croyais pas si bien dire... car j'ai à mon tour dû subir une sacrée épreuve...
- Votre campement a été attaqué par des ours ? C'est ça ? C'est ça ?!
- Non, mais l'émotion fut tout aussi importante. Un soir que je m'apprêtais à m'endormir après une journée fort éprouvante, Pap'Anders est venu me réveiller. Lui qui aimait en ces heures tardives adopter une tenue de détente plus confortable, il arborait son uniforme de général ainsi que sa tête des jours de commémorations nationales. Il s'est avancé vers moi lentement, sans rien dire, plus il a posé sa main sur mon épaule. Dans la fraîcheur des nuits égyptiennes, l'air et la voix graves, il a annoncé : « Soldat, c'est un grand jour pour vous et pour moi. J'ai l'honneur de vous nommer caporal. Dorénavant vous répondrez au nom de « Caporal Wojtek ».
Je n'en croyais pas mes oreilles ! Moi, si jeune ! Et comme pour me montrer qu'il ne plaisantait pas, il m'a remis officiellement mon numéro de matricule, mon livret militaire et quelques pièces et billets pour mes dépenses de soldat. Puis, il s'en est retourné, comme il était venu, avec la légendaire raideur que l'uniforme lui imposait, me laissant là, comme sonné.
Dans la pénombre et de trois-quarts dos, je dois l'avouer aujourd'hui, je n'ai pas manqué l'esquisse de son sourire.
Dès lors, je pris mon rôle plus au sérieux encore, et surtout, on me donna de plus en plus de responsabilités. On m'emmena la nuit pour participer aux rondes de gardes. On me laissa vider le matériel des camions et je me fis les biceps en aidant parfois même à décharger des caisses pourtant très lourdes. J'appris plus tard que j'avais même plusieurs fois transporté des caisses d'obus ! C'est dire la confiance que les hommes éprouvaient envers moi. J'étais définitivement l'un des leurs. Avec les fâcheuses conséquences que cela entraîne...
- Tu as dû te battre contre un ours pour montrer que tu étais plus fort que lui !? Que tu étais un vrai soldat ? C'est ça ! Dis-moi enfin que tu as rencontré un ours, Papa ! S'il te plaît ! implora presque l'enfant.
Wojtek hésita un temps. Il parut gêné, ce qui ne manqua pas d'exacerber l'empressement de Duncan.
- Et bien... non, pas vraiment... en réalité, je ne sais pas si je peux t'avouer cela... je devais avoir à peu près ton âge quand cela est arrivé et... je n'en suis pas fier...
- Allez, Papa, s'il te plaît, tu m'as promis une histoire de grand. Je suis un grand.
- Hum... bon... disons que les autres soldats ont pris un peu trop au sérieux mon nouveau « grade » et en ont un peu oublié mon âge... ils se sont mis dans l'idée de m'apprendre à fumer... l'argent que Pap'Anders m'avait donné devait me servir à acheter des cigarettes, comme tout bon soldat. Les premières que j'ai eues en bouche m'ont été offertes. Mais, il faut avouer que si je les consommais avec eux, je n'ai jamais trouvé cela très bon. Ne suis jamais mon exemple, Duncan ! Promets-le-moi !
- Promis.
- Bon. Comme nous en sommes aux confidences, c'est à cette époque-ci que j'ai commencé à boire mes premières bières. Ça faisait beaucoup rire les copains !... Ça aussi. Oublie !
- Ce que je n'oublie pas, c'est...
- Je sais, je sais ! J'y viens. Laisse-moi terminer ! On était en 1944, et on sentait que la guerre tournait à l'avantage des Alliés. C'est le moment que nos supérieurs ont choisi pour nous faire véritablement entrer sur le terrain. Nous avons quitté l'Egypte à bord d'un paquebot gigantesque – le Batory (C'était la première fois que je prenais le bateau et je dois me vanter de ne pas avoir eu le moindre mal de mer !) pour débarquer quelques temps plus tard sur les côtes italiennes. Objectif : Monte Cassino, une petite ville d'Italie en pleine montagne ayant la particularité d'accueillir en ses sommets un monastère. Nous n'avions aucune rancœur envers les fidèles de cet édifice, mais il s'agissait là du passage obligé pour espérer libérer Rome du joug ennemi. On nous intima l'ordre de veiller à tous les besoins de deux régiments d'artillerie lourde en leur fournissant des munitions, de la nourriture en conséquence et de l'essence. Quelle bataille ! Les balles fusaient ça et là, de tous côtés au risque de nous ôter la vie à tous instants. Mais nous étions plus que motivés, prêts à payer de notre peau s'il le fallait. La bataille du Mont Cassin fut rude et je dus hélas pleurer certains de mes oncles qui m'avaient élevé et avaient passé tant de temps à mes côtés, enfant. Néanmoins, malgré mon jeune âge, je ne faillis jamais à ma tâche.
Jusqu'à la victoire des Alliés, notre victoire !
Grâce au courage des polonais surtout ! Le 18 mai 1944, le drapeau polonais fut planté sur les ruines du monastère. Pour la première fois de ma vie, je l'avoue, je me suis senti Homme, au service de mon pays.
Ce faisant, Wojtek posa sa lourde paume sur son cœur et se mit à fixer l'horizon. Duncan, lui, soupirait d'ennui.
- Je n'ai pourtant jamais eu la chance de fouler le sol de mon pays d'adoption, continua-t-il. Pour de sombres histoires politiques, les soldats de l'armée polonaise furent interdits de retour vers Varsovie. Tu es trop petit pour comprendre. Alors, nous avons migré vers l’Écosse où l'on a nous a chaleureusement accueillis, en remerciement des services rendus à l'armée britannique... Je ne sais pas ce que...
- Oh ! Arrête ! Elle est nulle ton histoire ! En plus, tu es un menteur ! Tu m'as promis des ours et il n'y en a pas ! Tout ça pour te vanter avec tes histoires de guerre et de soldats ! Ça ne m'intéresse pas, moi ! Je m'en vais, tiens ! Reste tout seul avec tes vieux souvenirs poussiéreux ! cria Duncan.
- Reviens, fiston, ce n'est pas terminé ! Le meilleur est à venir, je...
Mais Duncan n'écoutait déjà plus. Dans l'obscurité du jour déclinant, il se fraya un chemin tant bien que mal vers son espace de vie où l'attendaient ses parents et ses frères et ses sœurs. Il ne parlerait certainement pas à son vrai père de la soirée, mais une bonne nuit de sommeil et il n'y paraîtrait sans doute plus.
Le vrai père de Duncan ne s'était d'ailleurs peut-être même pas aperçu que son fils avait quitté l'enclos cet après-midi. C'est le problème chez les tatous : ce sont des animaux fort sympathiques mais ils n'y voient rien du tout ! Pour se repérer, tout est dans le museau. « Ils s'offusqueraient devant le mutisme et l'impolitesse d'un réverbère ! » pensa Wojtek. Pourtant, il l'aimait ce petit tatou. Il reviendrait à n'en point douter le lendemain pour demander une autre histoire à Wojtek qu'il prendrait encore pour son père.
Et Wojtek jouerait le jeu.
Soudain, une petite musique résonna devant lui. Sous l'archet, les cordes entonnaient une mazurka. Une de celles qu'il avait tant entendues dans ses premières années, entouré de ses « tontons ».
Devant lui, Oncle Fritz, en habit de soldat, était venu lui rendre visite avant la fermeture du zoo, comme il le faisait presque toutes les semaines, et tentait de masquer les fausses notes de son violon sous un enthousiasme communicatif.
Alors, Wojtek se leva sur ses pattes de derrière, se tint debout maladroitement, et pour remercier Fritz, entreprit quelques pas lourds et approximatifs de danse, au beau milieu du zoo d'Edimbourg, oubliant par là-même le dédain de Duncan le tatou devant ce que la Grande Histoire avait pourtant retenu comme « La véritable histoire de Wojtek l'Ours. »
Pour en savoir plus sur Wojtek, cliquez ici.
La cliente du CBC (Chapitre 15)
Cette scène prenait place au début du chapitre 15, alors qu'on s'apprête à faire connaissance avec Pierre-Marie St Agiaire qui s'occupera un peu plus tard des comptes du parti Félins pour l'Autre. Comme bien d'autres scènes, ce fut un crève-cœur de la supprimer, car elle me faisait beaucoup rire... Voici donc la digression de Madame Boyeldieu, cliente du Crédit Bancaire Collaboratif...
***
Vendredi 15 octobre – Agence du Crédit Bancaire Coopératif (CBC) – Beaumont – 15h34.
Ce n’est pas sans une certaine appréhension que je pousse les portes des locaux de l’agence du CBC. La dernière fois que j’ai foulé la moquette rase de ces lieux, je me suis senti dans la même situation que Danny Glover assis sur ses toilettes piégées par une bombe dans L’Arme Fatale 2. Si je bougeais une oreille devant les sommations du directeur de l’agence de régulariser ma situation bancaire au plus vite, j’étais mort. Alors, je m’étais contenté de relire, en lieu et place de l’article du dernier numéro de Sports Nautiques sur la pêche au gros, les conditions générales de l’emprunteur pourtant paraphées par mes soins lors de l’ouverture du compte, lignes en caractères 4 compris, tandis qu’un financier en costume et crâne lustrés me faisait une morale digne d’un principal de collège. J’avais rêvé en lieu et place qu’il m’explique comment on pêche le marlin dans le Golfe du Mexique, mais j’avais dû subir faute de mieux un rappel à la loi soporifique sur les taux de recouvrement et les conséquences des fichages à la Banque de France.
À mon grand étonnement, une ambiance cosy digne de l’accueil d’un spa règne en ces lieux. Ils ont dû récemment refaire la décoration. Je ne reconnais plus rien des anciens bureaux. Tout est sobre, épuré. Impersonnel. Devant moi, de dos, une octogénaire réclame sa retraite en espèces. C’est peu, mais plus que le distributeur ne peut lui distribuer. Alors elle a dû passer par l’accueil.
« D’un autre côté, je préfère. Parce qu’avec toutes ces machines, hein, les gens ne se parlent plus. On en a bien assez comme ça des machines, hein. C’est bien simple : on ne voit plus que ça. Regardez autour de vous. Vous tapotez sur quoi ? Une machine. Vous voulez boire un café à l’hôpital ? Une machine. Vous voulez aller voir le dernier film avec Jean Gabin au cinéma ? Une machine. Et puis avec tous ces codes, moi je suis dépassée. Je n’ai plus tout ce qu’il faut pour retenir tous ces codes. Déjà quand il a fallu retenir mon code de carte bleue, ça a été toute une histoire ! Une fois, tenez, je vais pour taper mon code, ce n’est pourtant pas compliqué, c’est 7263. La Sarthe et le Puy-de-Dôme. Bon. Je tape mon code une fois. Code erroné. Je le dis à René. (René, c’est mon mari). Il me répond « Code erroné ». Je lui réponds « René, je sais lire ». Il me répond « Tu n’as pas dû faire le bon code ». Je lui dis « Si, c’est le bon code : la Sarthe et le Puy-de-Dôme ». Je le sais, parce que dans la Sarthe, j’ai une bonne amie, Madame Fleury. Elle n’est pas du tout de la Sarthe, mais quand son mari est décédé, elle n’avait pas ce qu’il fallait sur son compte pour partir en maison de retraite, alors son fils qui a le cœur sur la main, il donnerait sa chemise pour faire plaisir, il lui dit « Maman, viens t’installer à la maison, tu seras bien. » En moi-même je m’étais dit que jamais elle n’accepterait parce que vu le portrait qu’elle me faisait de sa bru, je m’étais dit que jamais elle n’irait là-bas, qu’elle finirait de la rendre malade, déjà qu’elle n’est pas fringante, Madame Fleury... Enfin d’un autre côté, si vous aviez vécu tout ce qu’elle a vécu, vous ne feriez pas le malin non plus. Il faut endurer ce qu’elle a enduré : deux fois le col du fémur, un fibrome, un hallux valgus à chaque pied, je n’en connais pas beaucoup qui subiraient sans rien dire comme elle l’a fait, je le sais, elle m’en parle à chaque fois que je l’ai au téléphone, oh, c’est pas souvent, elle a toujours peur de déranger, et puis elle me dit que le téléphone ça coûte cher, mais j’ai beau lui dire que de nos jours, on ne paye plus à la minute, vous avez beau dire, ça ne rentre pas. Bref, et puis au final, elle y est très bien dans la Sarthe. Vous savez ce qu’elle me dit l’autre jour – mais j’ai ri, mais j’ai ri ! – « je suis étonnée qu’Évelyne (Évelyne, c’est sa belle-fille) se sente si bien dans la Sarthe, parce que ce n’est pas une flèche ! » J’ai ri, mais j’ai ri ! Vous savez, par rapport à la ville de La Flèche, dans la Sarthe ! Oh, non, mais, elle est impayable ! Pourtant, avec tout ce qu’elle a vécu, je peux vous garantir que… Bon, et puis 63, le Puy-de-Dôme, parce que mon mari est originaire de Clermont-Ferrand, enfin, pas exactement, à côté. Oh, il paraît que ce n’est pas bien joli, je n’en ai pas entendu que du bien. Vous y êtes déjà allé vous, à Clermont-Ferrand ? Non ? Bon, enfin bref, je tape mon code une seconde fois. Code erroné. Je le dis à René. René, Code erroné. Il me répond « Code erroné ». Je lui réponds « J’ai vu que c’est marqué Code erroné, René ! » « Retape ton code », qu’il me répond. Je retape mon code, 7263, la Sarthe et le Puy-de-Dôme, et vous savez ce qui me fait ? Il m’avale ma carte ! Le distributeur, hein, pas René ! J’étais dans tous mes états. Et René qui pestait. Je vous jure, j’en aurais pleuré toutes les larmes de mon corps. Jusqu’à ce que le directeur de l’agence vienne voir ce qu’il se passe. Il me dit « Ne vous en faites pas, M’ame Boyeldieu, ça va s’arranger. » Il est allé voir un de ses employés qui a vérifié sur sa machine, encore une. Vous saviez ce que c’était, le problème ? Ce n’était pas 7263, mais 6372 ! Le Puy-de-Dôme avant la Sarthe ! Vous parlez d’une aventure ! Enfin, tout est rentré dans l’ordre, mais bon, vous conviendrez que c’est quand même fort de café ! Heureusement que votre directeur était là et qu’il a tout arrangé, mais tout ça pour dire – tiens, il n’est pas là votre directeur, aujourd’hui ?
– Il est en clientèle, répond le jeune à l’accueil, en montrant du doigt la porte entrouverte laissant deviner la silhouette de dos du chef, en rendez-vous.
Madame Boyeldieu reprend ses considérations philosophiques à vocation départementale, en bruit de fond, car mon attention vient se focaliser sur la discussion en cours dans l’exigu bureau climatisé.
– Bien, Monsieur Vallois, vous souhaitez donc souscrire une assurance-vie. C'est tout à votre honneur et vous faites – je crois – le bon choix. Deux formules s'offrent à vous : la première, c'est le fonds en euros qui vous garantit le capital investi et les intérêts que vous cumulez au fil du temps. [...]
La généalogie de François-Antoine Fournier (Chapitre 34)
François-Antoine Fournier, le candidat du parti MARTEL EN TÊTE, a une généalogie complexe... à tel point qu'elle durait plus de 20 pages dans la version originale ! Les premiers lecteurs me faisaient le retour que l'on s'éloignait un peu trop de l'intrigue principale. J'ai donc décidé de largement couper ce passage, pour le ramener à 3 pages et demie !
Pourtant, c'est un moment du roman qui m'a demandé énormément de recherches historiques, des journées entières de travail... c'est aussi ça l'écriture d'un roman : passer beaucoup de temps sur un chapitre, pour devoir le supprimer dans la version finale.
Voici à quoi vous avez échappé... une véritable nouvelle dans le roman !
***
Le Petit Robert définit la colombe – du latin columba – comme un pigeon, symbole de douceur, de tendresse, de pureté, de paix.
Aussi, quand la petite Widelene vit arriver deux de ces grands oiseaux sur ses côtes, en ce jour du 6 décembre 1492, elle trouva la paix imposante.
Elle apprit trois choses essentielles ce jour-là.
La première, c’est que la Saint Nicolas est bien une fête, celle des garçons. Il suffisait de voir comment les membres de l’équipage des deux caravelles baptisées Nina et Santa Maria étaient accueillis par les habitants de son île, les bras chargés d’or.
La deuxième, c’est que depuis les sept ans qui la séparaient de sa naissance, pas une seule fois ses parents n’avaient mentionné ne serait-ce qu’une seule fois qu’elle habitait sur Hispaniola. Widelene trouva cela fâcheux et en voulut l’espace de cinq minutes à ses parents de l’avoir laissée ainsi dans l’ignorance depuis sa prime enfance. C’était tout de même dommage de l’apprendre de la bouche de cet homme blanc au nom de pigeon blanc – Christophe Colomb – dont la tendresse et la pureté suintaient par tous les pores de sa peau (elle sut plus tard par la bouche d’un homme de l’homme oiseau que celui-ci avait nommé son île « L’Espagnole » car les paysages lui rappelaient ceux de la Castille).
La troisième chose qu’elle apprit, c’est qu’elle habitait en Inde. C’est amusant, elle aurait vu ça plus loin. Mais comme l’homme oiseau avait l’air d’être aussi sûr de lui, c’est qu’il devait avoir raison.
Lorsque l’homme colombe revint le 2 janvier 1494, Widelene apprit cette fois-ci trois nouvelles choses.
La première, c’est que quand ils fêtent la nouvelle année, les hommes blancs offrent des étrennes. La date du 2 janvier marque en effet la pose de la première pierre de la toute première ville blanche que les hommes blancs offrirent à son île.
La deuxième chose que Widelene apprit, c’est qu’elle ne s’appelait pas Widelene, mais Isabelle. C’est ce que lui firent comprendre les hommes de l’homme colombe qui lui demandèrent sans grand ménagement de transporter et poser où il le lui ordonnaient les pierres de cette toute nouvelle cité. Ils étaient précis et ne cessaient de répéter : « Là, Isabelle, là ! » (Widelene ne comprit plus tard que ce qu’elle avait pris pour son prénom était en réalité le nom que les hommes blancs donnèrent à cette ville – La Isabela – en l’honneur de la cheffe de l’homme blanc, la reine Isabelle la Catholique.
Mais c’était trop tard, tout le monde l’appelait déjà Isabelle).
La troisième chose qu’apprit Isabelle c’est que Colomb étaient l’homonyme de colon. Et que les hommes de l’homme colombe avaient bien l’intention de rester chez elle. Elle apprit aussi que Colomb est également l’homonyme de côlon, le long et grand tuyau dans lequel chemine la… enfin, vous voyez. Le mot de cinq lettres qui commence par un M et qui allait bien définir l’état dans lequel son île était en train de plonger. L’homme oiseau, fort sympathique aux premiers abords, faisait travailler de plus en plus dur les habitants de son île, usant de force et de violence, allant même jusqu’à leur faire très mal, voire les tuer. Tout ça pour de l’or ! Quand même ! Isabelle se dit qu’ils auraient carrément mieux fait de les accueillir, lui et ses arlequins, avec des caïmans. Ils seraient repartis aussi sec chez eux et les colombes auraient été bien gardées.
Isabelle et ce qu’il restait de sa famille migrèrent dans les montagnes pour échapper à la violence des Espagnols.
Quand un nouvel homme blanc du nom d’Ovando arriva huit ans plus tard pour prendre le commandement de l’île, il serait erroné de dire qu’il se fit appeler Arthur.
D’autant qu’il s’appelait Nicolas.
Et qu’il n’était pas né un 6 décembre.
Il n’empêche que ce fut sa fête.
Les Indiens étaient bien déterminés à se révolter. Grand mal leur fit.
Sans être nés des 6 décembre non plus, ils furent décimés.
Le problème, c’est que quand on zigouille sa main d’œuvre, on n’en a plus pour extraire l’or. Oh, certes, les Espagnols auraient pu le faire eux-mêmes, mais c’était bien trop salissant et fatiguant. Alors Ovando eut une idée de génie : faire venir des ouvriers d’en face.
De très loin en face.
Du continent africain.
C’est alors que les soixante mille Indiens estimés virent arriver des hommes à la peau noire. Des hommes d’ébène. Là encore, Isabelle qu’on avait tirée de sa montagne pour lui offrir l’opportunité professionnelle mais non rémunérée de s’épanouir dans l’extraction des mines aurifères, s’étonna de la polysémie et des hasards de la langue. Quand elle comparait ces hommes puissants aux arbres fournissant un bois sombre, massif et dur, les Espagnols les considéraient comme des hommes des bennes. Sous-entendu n’ayant guère plus de valeur qu’un tas d’immondices. Isabelle qui était devenue une fort belle jeune femme trouva le temps de tomber amoureuse d’un d’entre eux entre deux coups de fouet. Un dénommé José. Ce n’était pas son nom d’origine, mais Ovando avait trouvé plus pratique de baptiser ses nouveaux esclaves avec des patronymes espagnols. Ça va toujours plus vite que d’apprendre leurs vrais prénoms dont il ne se serait de toutes façons pas souvenu. Et puis, à la vitesse à laquelle ils mourraient, le bénéfice ne justifiait pas l’effort.
De leurs sentiments fougueux naquit neuf mois plus tard José Junior.
Qui fut bientôt simplifié en José tout court.
Son père n’était déjà plus de ce monde, terrassé par l’effort et l’humiliation. Dès qu’il fut en âge de marcher, José se montra un enfant très curieux de son entourage, pressé par la volonté de découvrir le monde qui l’entourait. Un enfant téméraire, intéressé, mais doté d’un très mauvais sens de l’orientation. Attiré par tout ce qui brille, comme le sont tous les enfants, son chemin croisa celui d’un des tonneaux plein de pépites scintillantes sous le soleil espagnol, sur l’une des côtes d’Hispaniola. Il entreprit d’escalader l’un d’eux dans lequel il chuta, amorti par son épaisse couche, juste avant d’être plongé dans la pénombre la plus profonde, conséquente au fait qu’un des membres de l’équipage de la caravelle prête à partir en avait fermé le couvercle.
Bébé José fut roulé, trimballé, bringuebalé, subissant les affres de la houle de l’Atlantique. Ce ne furent pas ses pleurs provoqués par l’incommensurable faim de lait maternel dont il était victime qui l’extirpèrent de sa prison dorée mais les grondements de son petit estomac qui firent écho à une baleine à bosse qui passait non loin de là (des scientifiques conclurent que les bruits produits par la panse de bébé José ce jour-là peuvent être traduits par la pire des insultes que le dictionnaire espagnol peut proposer, ce qui provoqua la colère de la baleine qui dépassa la caravelle de façon quelque peu cavalière, heurtant l’esquif de sa nageoire caudale avant de s’enfuir à toute vitesse vers l’horizon.
Un comportement déplacé, instantanément qualifié de cola de pescado.
Soit queue de poisson.)
Sous le choc, le tonneau vacilla, puis roula sur le côté, provoquant l’ouverture du couvercle et l’apparition de José, tel le Messie, ce qui lui valut le nouveau prénom de Jésus. José/Jésus fut pris en charge par plusieurs des membres de l’équipage et fut choyé jusqu’à l’arrivée du bateau au port de Cadix, où il fut confié à une communauté religieuse jusqu’à ses dix-huit ans.
Il explora l’Espagne de long en large, trouvant dans telle église ou telle chapelle le réconfort que son illustre patronyme et sa réputation étaient en droit de lui apporter. Sur le port de Séville, armé de sa renommée et de son bel habit, il s’adressa au capitaine d’un des navires et lui demanda si son rafiot pouvait l’emmener vers les flots de la mer des Caraïbes. Le commandant accepta de bonne grâce, sans toutefois lui avouer qu’il y aurait une étape au voyage.
Au cours d’une nuit de traversée où l’on piocha copieusement dans l’un des tonneaux d’eau-de-vie de piètre qualité pour tuer le temps et la lucidité, le capitaine grisé par les embruns et les molécules d’éthanol plongea un seau attaché à une corde par dessus bord, le remonta plein d’algues et d’eau salée et le tendit à Jésus en lui intimant de le transformer en bon vin des meilleurs coteaux français. Malgré tous ses efforts et ses pouvoirs, Jésus ne parvint en aucun cas à muer l’eau salée ne serait-ce qu’en jus de raisin. Le capitaine, convaincu de la supercherie, déclara que ce n’était pas grave, qu’une petite panne, ça arrivait à tout le monde, mais se promit de se débarrasser de cet encombrant passager le plus tôt possible. Quand, arrivé sur les côtes africaines du Luanda, Jésus déclara à son capitaine qu’il allait visiter les environs, ce dernier ne fit rien pour le retenir. Comme à l’accoutumée, Jésus se perdit dans des terres inconnues et, alors qu’il allait se rafraîchir à l’eau d’un fleuve angolais, non sans avoir été salué par les autochtones dont il partageait quelque peu la couleur de peau, il fut happé par surprise par une armée de militaires portugais qui lui firent retrouver le chemin du port. Il fut soulagé de ses vêtements et s’aperçut que, déshabillé, un homme n’en vaut jamais anatomiquement qu’un autre. C’est ce que se dirent les militaires qui ne firent pas de distinction entre Jésus et ses nouveaux compagnons d’infortune car pour eux un Noir ne valait pas plus qu’un autre Noir. Lorsqu’on l’enchaîna et qu’on le présenta aux armateurs qui se trouvaient sur le port, il reconnut son capitaine, qui lui ne le reconnut pas.
Jésus monta sur le bateau, enchaîné à ses camarades (Sans doute de nouvelles normes de sécurité à bord. Un système anti-roulis ou quelque chose comme ça...) et le bateau largua les amarres, direction Hispania où Jésus pourrait bientôt embrasser sa chère Maman.
Le voyage ne fut pas des plus agréables, Jésus dut bien le reconnaître. Ce qui le chagrina entre autres, c’est qu’il apprit au détour d’une conversation que son capitaine avait dû payer auprès des gens qui l’avaient retrouvé sur les rives du fleuve angolais pour que Jésus puisse remonter dans le bateau. Un fâcheux malentendu.
Décidément, la conjoncture se révéla peu clémente.
Jésus et ses compagnons n’accostèrent pas à Hispania, mais au Brésil.
Jésus retint une information essentielle de son séjour en Amérique du Sud.
Le sucre, c’est mauvais pour la santé.
D’ailleurs il en mourra. Comme bon nombre de ses descendants d’ailleurs. Bien avant même d’atteindre l’âge d’avoir une canne.
Après avoir donné naissance à un fils qu’il baptisa José, jugeant que son propre vrai prénom n’avait pas été suffisamment amorti. José donna naissance lui-même plus tard à un fils qu’il baptisa José parce qu’il trouvait ce prénom joli. Qui donnera naissance lui-même à une fille qu’il nomma Pépita qui, contre toute attente, est l’une des versions espagnoles du prénom Josette.
Et puis, Pépita, quel plus bel hommage à une aïeule ayant fait carrière dans les mines d’or ?
Toute cette petite famille fit, elle, carrière dans le sucre, contribuant sans le vouloir à la hausse des cas de caries et de surpoids en Europe. Tous avaient dans les gènes cette propension à l’aventure et à l’inconscience comme feu leur aïeul José, premier du nom. Mais tous furent empêchés de voir du pays, pour une raison toute bête.
Ils portaient des chaînes.
Comme tous les enfants, Pépito, le fils de Pépita fut très tôt attiré par ce qui était sucré.
Il ne savait pas que c’était mauvais puisque c’était bon.
Aussi, un jour de 1737, profitant d’un moment d’inattention de ses précepteurs d’infortune, il délaissa la voie lactée pour la voie sucrée. Son chemin l’entraîna vers le Nord où il parvint grâce aux milliers de chromosomes de sa lignée à atteindre la vaste forêt amazonienne. C’est alors que le garçonnet, assis depuis à peine deux minutes au bord du fleuve Amazone, vit passer un dauphin rose. Les botos (c’est leur autre nom) sont légions dans cette partie du monde. Ces cétacés d’eau douce mesurant jusqu’à 2,80 mètres se nourrissent ordinairement de crabes, de tortues de rivière et de piranhas.
Quand ils ne mettent pas la nageoire sur une canne à sucre qui a roulé jusque dans l’eau de leur fleuve.
Comme tout un chacun, ils deviennent alors accros.
Et se mettent à nager plus vite.
Pépito n’avait jamais rencontré ce boto-là précisément. Mais il suffit d’un regard pour qu’ils se comprennent. Le boto avait appris du bec d’un ara rouge que, pas si loin que cela, dans les Antilles, on récoltait la canne à sucre. Encore grisé par les derniers effets du glucose dans son sang, la dauphin rose intima à Pépito de lui monter sur le dos et, à la vitesse d’une Porsche 911 Turbo S remonta le fleuve jusqu’à son embouchure. Lorsqu’ils virent l’océan à perte de vue, ils se dirent qu’un nouveau monde était possible. D’après leurs informations, il fallait prendre à gauche à l’embouchure, dépasser Trinité-et-Tobago et rejoindre les îles Grenadine où, d’après la légende, on se baignait dans le sirop sucré du même nom. Mais, contre toute attente, le boto passa en moins de trois secondes de cent à zéro. Pépito se dit que les effets du sucre dans son sang devaient commencer à se raréfier, d’où cette perte de vitesse.
La réalité était toute autre.
Le dauphin rose était un dauphin d’eau douce.
Et l’océan Atlantique n’était en aucun cas compatible avec son régime sans sel.
Le boto s’excusa platement auprès de Pépito d’un air contrit et fit demi-tour, se disant que les piranhas, ce n’était finalement pas si mal. Pépito vint s’asseoir au bord de la mer et attendit. Que faire ? L’immensité de l’océan avait de quoi rebuter, mais il avait acquis de solides compétences de nageur dans le fleuve Amazone. Alors, il tenta l’expérience, se mouilla le ventre et la nuque, parce que l’eau était quand même un peu froide, et se jeta dans les flots.
Il fut vaillant, guettant au fil de ses mouvements de brasse et de crawl un quelconque îlot sur lequel il pourrait faire une pause. Mais rien à l’horizon. Pépito était courageux mais au bout de plusieurs heures de nage intensive, les forces commençaient à le quitter. Il ne lâcha rien, espérant trouver au détour d’une vague un peu plus haute que les autres l’Eldorado tant attendu. Hélas, son optimisme eut raison de son organisme et il sentit bientôt ses bras et ses jambes se raidir, pris de crampes incontrôlables au feu inextinguible, et son esprit vaciller. Mille fois il crut voir des îles au trésor aux cocotiers abondants, mais les arbres à singes ne furent que des mirages.
Pépito ne fut bientôt plus qu’une enveloppe vide. Vidée de sa vie.
Vidée de tout espoir.
A la merci du plancton.
FIN
Pour ceux qui ont lu cet ouvrage avec attention depuis le début et qui n’en ont pas sauté la moindre page, vous n’êtes pas sans savoir qu’en cas de vide stomacal, certaines panses humaines sont capables de produire des sonorités comprises entre 20 Hz et 10 kHz, soit l’intervalle de fréquences du chant de la baleine à bosse, comme défini en 1971 par les chercheurs Scott McVay et Roger Payne.
Pépito ne le savait pas avant cette expérience, mais il l’apprit au seuil de la mort, quand après avoir émis de sourds borborygmes ventraux, il sentit son estomac se soulever, et tout le reste de son corps avec, pour la simple et bonne raison qu’il était sur le dos d’une baleine à bosse en parfaite santé et tout à fait accoutumée à la salinité des eaux océanes. Il n’eut pas le temps de s’en étonner qu’il sombra dans un profond sommeil, bercé par les remous du cétacé aux attributs du chevalier grimé de Lagardère.
Lorsqu’il se réveilla, il était allongé sur un sol humide et sablonneux.
Les îles Grenadine ! Bientôt il pourrait se délecter d’une boisson rouge et sucrée à même la paille.
Ou la Barbade ! Il y étancherait sa soif et son désir d’ivresse à grandes lampées de rhum pomme pomme pomme.
Pépito ne but ni rhum, ni grenadine car ce n’était pas la spécialité du Bénin où il avait échoué.
Là, à peine avait-il entrepris une visite des environs en quête de nourriture pour son organisme reposé mais en hypoglycémie, il se fit enlever par un groupe de brigands africains avant d’être vendu en même temps que d’autres hommes de la même couleur que lui (et que ses ravisseurs) à des marchands d’esclaves, qui le vendirent eux-mêmes à des négriers.
Au moment de monter dans le navire nommé le Shields, Pépito apprit son prix de vente : trente livres.
– C’est beaucoup ? demanda-t-il à son voisin d’infortune.
– Trente livres, c’est toujours trop pour des illettrés, lui répondit ce dernier. Mais estimons-nous heureux : nos ancêtres étaient échangés contre des barres de fer, des cordes, de l’eau-de-vie ou des galets rouges.
Pépito regretta rapidement les grands espaces de la forêt amazonienne et ses dauphins roses. Quand on voit le Shields de l’extérieur, on se dit qu’aussi longue soit la traversée, on pourra toujours faire son jogging quotidien sur le pont pour se dégourdir les articulations.
Quand on est à l’intérieur, c’est différent.
Parce que faire un footing allongé, c’est difficile.
Pépito se dit qu’il devait y avoir une erreur de conception ou quelque chose comme cela. On ne peut pas passer dix semaines allongé à la même place dans deux mètres carrés à renifler l’odeur des pieds de son voisin la journée durant.
À près de six-cents comme lui sur plusieurs étages.
Réponse : si.
Si, au début du voyage, Pépito émit l’hypothèse de se plaindre dès son arrivée à la direction de la compagnie de bateaux de croisière, ou d’apporter une seule étoile sur cinq sur un quelconque formulaire de satisfaction, l’idée s’effaça progressivement de son crâne. Les odeurs d’urine, de sueur, de vomi et d’excréments lui montaient à la tête comme une hydre insidieuse.
« Nous partîmes six cents, mais par une prompte variole, nous nous vîmes moins de cent en arrivant au port. » déclama un jour son jeune voisin qui lui apprit l’existence du Cid, de Pierre Corneille. Il se présenta :
– Olaudah Equiano.
Il était né dans une riche famille du Bénin mais avait été comme Pépito enlevé par des brigands en compagnie de sa sœur. La compagnie d’Olaudah permit à Pépito de supporter l’enfer. Ça, et les maigres rations qu’on leur distribuait quotidiennement après avoir vérifié qu’ils n’étaient pas morts pendant la nuit, ce qui aurait alourdi inutilement le bateau.
Le Shields fera une escale à la Barbade, ne leur laissant pas le moindre moment pour siroter un rhum pomme pomme pomme, avant de repartir, direction la Virginie.
Là, Olaudah deviendra l’homme à tout faire d’un officier de la Royal Navy.
Pépito, lui, à son grand désespoir, fut envoyé non pas dans une plantation de canne à sucre, mais dans une plantation de tabac. Si ses ancêtres avaient encore été de ce monde, ils lui auraient confirmé que le sucre n’était pas bon pour la santé.
Pépito, lui, aurait pu attester que le tabac tue.
Pépito recroisa Olaudah Equiano une dernière fois. Il avait considérablement grandi et énormément voyagé. C’était un tout autre homme. À tel point qu’il n’avait même plus le même nom. Il s’appelait désormais Gustavus Vassa, un dérivé du nom du roi de Suède d’alors – Gustave Vasa – que lui avait donné son maître. Il s’apprêtait à être vendu à un autre maître de Philadelphie et il ne reviendrait sans doute jamais dans la région. En souvenir de leur amitié née dans la douleur, Gustavus donna à Pépito le plus beau des cadeaux qu’il pouvait lui faire : son prénom.
On le lui avait ôté pour d’obscures raisons comiques.
Autant que quelqu’un d’autre en fasse quelque chose d’utile.
Pépito s’appela donc désormais Olaudah. Ça ne changeait rien à son quotidien, tant personne ne l’appelait par son vrai prénom, d’ordinaire.
Un jour, plusieurs années après cet épisode, un homme bien habillé vint à la rencontre d’Olaudah Pépito tenant à pleines mains des poignées de feuilles de tabac.
Il lui parla d’affranchissement.
L’homme était un quaker, et ami avec l’homme qui avait racheté Equiano. Il se proposait de racheter Pépito à son tour pour en faire un homme libre.
Libre.
Mais, la liberté, c’est un peu comme Netflix. On rêve d’y être abonné, mais quand on franchit le pas, on ne sait plus trop quoi y faire.
Olaudah Pépito se retrouva libre de ses faits et gestes du jour au lendemain, sans bien comprendre pourquoi, même s’il émit l’hypothèse d’une intervention appuyée d’Equiano dont il apprit plus tard également l’affranchissement.
Equiano avait rejoint l’Angleterre.
Par mimétisme et manque d’idées, Pépito fit de même.
Là, il épousa une riche rentière britannique du nom de Margaret, et de leur union naîtra en 1801 la petite Susan, rapidement surnommée Suzie. Suzie fut élevée dans les intérieurs ouatés et le flegme britannique les plus caricaturaux, dans le coton le plus épais qui soit et avec, de surcroît, une cuillère d’argent dans la bouche (ce qui, convenons-en, n’est pas des plus pratiques pour prendre le sein ou le biberon). Aussi, quand elle atteignit l’âge où les étoffes plus rugueuses supplantent le cocon douillet des vêtements de nourrisson, elle fut prise de spasmes et de démangeaisons incontrôlables. Il fallut se rendre à l’évidence : Suzie était allergique à la laine.
Ce qui, en Angleterre, était une tare.
Aussi, Suzie passa-t-elle les vingt premières années de sa vie à empiler sur elle couches de drap sur couches de tissu plus ou moins calorifères, plaids et châles, au coin du feu, un petit chat ronronnant sur les genoux (le fameux quota « félin » de ce chapitre. C’est toujours mieux que rien.).
Ce qui l’handicapa grandement dans ses relations sociales.
Jusqu’à ce qu’un jour, un article de The Observer retienne son attention. On y narrait l’incroyable réussite économique de John Macarthur, un entrepreneur britannique qui, en plus d’être un pionnier dans la colonisation de ce nouveau continent qu’était l’Australie, avait connu un deuxième grand succès en introduisant sur ces terres le mouton mérinos. Outre le fait que cet ovin produit une laine d’un entretien aisé au quotidien, une laine qui régule l’humidité, neutralise les odeurs de par ses propriétés antibactériennes et apporte grande chaleur en hiver à celui ou celle qui la porte, il était écrit noir sur blanc dans l’article que la laine de mérinos ne gratte pas.
Ni une ni deux, la décision de Suzie fut prise.
Plusieurs semaines après un séjour en bateau des plus chaotiques, elle amerrit en Nouvelle-Galles du Sud où elle se mit en quête d’un magasin d’usine de vêtements en laine, ou quelque chose qui y ressemblait.
Au fur et à mesure de ses pérégrinations, elle atteignit la ville de Parramatta où elle découvrit une exploitation de laine de mérinos tenue de main de maître – ou de maîtresse – par une dénommée Elizabeth, compatriote de surcroît. Quand Suzie demanda à visiter le showroom, Elizabeth pivota la tête en un quart de tour d’incompréhension, juste avant de proposer à la jeune touriste un emploi de superviseuse du lavage de la laine. Suzie, bredouille, décréta qu’elle n’avait au final rien de mieux à faire, et qu’accepter cet emploi dans le sud de l’Australie était finalement une bonne alternative à l’achat d’une bonne douzaine de pull-overs en laine de mérinos.
En ne rejoignant pas de sitôt son England natale, et en s’acclimatant aux chaudes températures du sud australien, elle économisait largement sur le prix de la maille.
Suzie se révéla une ouvrière experte, faisant la fierté de sa patronne autant que sa peau et ses courbes de mulâtre faisaient la joie des yeux surhydratés des condamnés qu’Elizabeth employait.
Un jour, alors que son employeuse était partie faire la tournée de ses autres domaines, Suzie fut confrontée à une situation bien singulière. Elle s’affairait à nettoyer le dernier paquet de laine de la journée quand un cri suraigu emplit l’atelier. S’il n’était jamais venu à l’idée à Suzie d’endormir un mouton en lui faisant compter les humains, elle découvrit malgré elle que le plonger dans l’eau froide et savonneuse est une technique imparable pour le réveiller. Et pour cause, parmi le moelleux de la laine de mérinos fraîchement tondu, un petit agneau avait élu domicile et sommeil, se retrouvant bien malgré lui ramassé au beau milieu des morceaux d’épaisses toisons. L’animal, réveillé en fanfare, se mit à bêler de panique et, glissant maintes fois sur la mousse, réussit à s’extraire trempé du baquet. Apeuré, il entreprit une course qui le mena rapidement hors du domaine. Suzie entreprit alors une course effrénée pour stopper la progression de l’animal motivé.
Si les moutons savent parfaitement sauter les clôtures, les agneaux ont une vitesse de pointe non négligeable, et Suzie dut rassembler toutes ses forces disponibles après une grosse journée de labeur pour maintenir l’agneau dans son champ de vision. Le fait que Suzie ait progressé toute sa jeunesse avec plusieurs kilos de toile sur le dos constitua un avantage qui l’aida à tenir la distance au pas de course. Néanmoins, la nuit tombait peu à peu et l’agneau s’enfonçait de plus en plus dans les territoires encore vierges de la Nouvelle-Galles du Sud.
Lorsque les forces la quittèrent définitivement, Suzie s’effondra à même le sol.
Le seul bruit qu’elle entendit avant de sombrer dans le sommeil fut un bêlement glorieux.
Lorsqu’elle se réveilla, l’ombre d’une bonne vingtaine d’hommes armés l’encerclant qui se projetait sur son corps malingre et encore moite de la course poursuite de la veille. Sans mot dire, ils la soulevèrent de terre et la conduisirent non loin de là, vers leur village. Ils conservèrent durant tout le trajet leur mine vengeresse.
Ce que comprit bientôt la jeune femme, c’est que l’air pincé de ses ravisseurs provenait davantage des odeurs qu’elle exhalait, aux notes aiguës de mouton rance.
Quand les hommes l’amenèrent devant leur chef, Suzie usa d’abord de son anglais smart.
Puis d’un anglais simplifié.
Puis d’un anglais plus basique encore.
Celui qu’elle réservait ordinairement aux conversations avec des Français.
Le chef ne comprenait rien, ni à l’un, ni à l’autre.
Suzie passa aux borborygmes.
Puis aux mimes.
Sans succès.
Alors, elle joua son va-tout. Et se mit à bêler. Provoquant par la même occasion le fou rire inextinguible d’une bonne centaine d’aborigènes cammeraygal.
Ce fut le début du dégel. Les femmes lui apportèrent de quoi se faire un brin de toilette et de quoi apaiser sa faim. Le premier d’une longue série de repas qu’elle partagea avec eux, puisqu’elle se sentit si bien dans ce village qu’elle décida d’y rester. Là, on n’avait pas besoin de pulls de laine car on n’y avait jamais froid. Et pour preuve, hommes et femmes vivaient quasiment nus à longueur d’année. Et comme on n’avait pas besoin d’argent non plus, elle ne vit pas l’intérêt de retourner à l’entreprise de transformation de la laine mérinos.
Quand le petit agneau sprinter revint au village, il n’en était déjà plus un. Il était devenu un beau et fort mouton mérinos.
Avec une bonne trentaine de kilogrammes de laine sur le dos.
Lorsqu’il reconnut Suzie, celle-ci tenait un petit enfant dans les bras.
Le fruit de ses amours avec Bennelong, un aborigène du village auprès duquel elle ne grelotta plus jamais.
Une vingtaine d’années plus tard cet enfant donna naissance lui-même à une fille, qui donna elle-même naissance à un fils qu’elle prénomma José.
C’est beau José, comme prénom.
Le mouton, lui, devint la mascotte de la tribu.
Pas le mouton qui avait emmené Suzie en ces terres bien évidemment. Plutôt son arrière-petit-fils qui était le fruit d’une grande lignée de matière première de cardigans. Mais, l’enfant José accaparant l’attention de la petite famille et de son cercle étendu, l’animal vit sa toison gonfler de volume au fur et à mesure que les mois passaient. Bientôt, il ne fut plus qu’un amas de laine qu’il fallait soulever à quatre mains pour espérer apercevoir ne serait-ce qu’un de ses yeux.
Alors, une nuit, alors que tout le monde ou presque dormait du sommeil du juste, il s’approcha du petit lit de José qui, perturbé par la fraîcheur des nuits australes, et ayant hérité de la frilosité de sa grand-mère Suzie, ne parvenait pas à en fermer l’œil (de la nuit).
Lorsqu’il sentit le mérinos s’approcher de lui, il sortit de son lit pour câliner la bête qui l’aspira littéralement dans son épais pelage.
Le lendemain, la tribu était en ébullition : José avait disparu !
On le chercha dans les moindres recoins du village.
En vain.
On ne s’aperçut même pas que le mérinos avait lui-même disparu.
C’était bien là le cadet de leur souci.
L’animal lesté d’un petit aborigène se dirigea vers l’ouest de l’île, en quête d’herbe plus verte à brouter.
Et d’une solide paire de ciseaux pour le soulager.
L’enfant et lui parvinrent bon an, mal an en Australie-Occidentale, sur l’île Dirk Hartog où un navigateur britannique du nom de Michael Hopkins s’apprêtait justement à rejoindre son Angleterre natale, à bord de son navire. Le navigateur, frustré de ne pas avoir pu percer en Australie comme bon nombre de ses compatriotes, repartait amer mais encore plein d’espoir. C’est sans doute pour cela qu’au premier regard, lui et le mérinos se plurent instantanément et qu’il accepta d’emmener la bête et l’enfant, alors qu’au final ces deux-là n’avaient rien demandé. Michael Hopkins avait en outre une dernière carte à jouer. Il était persuadé qu’une nouvelle voie maritime pour retourner en Angleterre était possible, autre que celle consistant à dépasser le Cap de Bonne-Espérance.
Pour lui, l’avenir de la navigation ne se faisait pas selon un axe horizontal, ni vertical, mais bel et bien via un axe diagonal. Pour rejoindre l’Angleterre, rien de plus simple : il suffisait de traverser l’Océan Indien par la voie nord-ouest, rejoindre les côtes de l’Éthiopie et du Yémen, remonter vers le Nord jusqu’en Égypte, atteindre la Méditerranée, contourner l’Espagne et remonter vers le Nord, direction Albion.
Globalement, Michael Hopkins venait d’inventer le Canal de Suez.
Problème : on était en 1868.
Et Ferdinand de Lesseps en avait eu l’idée une bonne quinzaine d’années plus tôt.
Sans compter qu’il finirait de le percer dans une bonne grosse année.
Hopkins n’eut d’autre solution que de mettre coque à port et de faire descendre ses deux passagers à quelques encâblures du Caire. Là, les trois compagnons d’infortune parcoururent l’Afrique du Nord sur un axe finalement bien horizontal, traversant l’Égypte, la Libye et la Tunisie.
Arrivés dans la banlieue d’Alger, le regard de Michael Hopkins croisa celui de Fatiha, une jeune paysanne aux yeux café qui releva la tête à leur passage. Elle fixa le mouton, l’enfant, puis le navigateur déchu. Ce dernier n’évoqua pas ses avaries, trouvant dans cette rencontre l’occasion de se refaire une virginité professionnelle et de passer sous silence qu’il était loin d’avoir la baraka.
Sans compter qu’il ne savait pas comment on disait baraka en arabe.
Il s’inventa toute une vie aux épisodes les plus farfelus qui soient, à laquelle Fatiha ne comprit rien, tant sa maîtrise de l’anglais était parcellaire. Mais, elle qui ne pouvait pas avoir d’enfant, fut rapidement charmée par la drôle d’équipée et tomba rapidement amoureuse de Michael, en même temps qu’elle considéra José comme son propre fils.
José grandit dans un foyer aimant, jusqu’à en fonder un tout aussi chaleureux quand l’âge de perpétuer ses gènes arriva. Il se maria avec Yasmina, et le couple accueillit trois enfants : deux filles et un garçon.
On était en 1891.
Et il y avait bien longtemps que les kabyles se faisaient de la bile pour l’avenir de leur région dont les richesses fondaient comme loukoum au soleil, surtout depuis que de nombreux colons avaient plus que lorgné sur leurs terres.
C’est ce moment que Youssef (José en arabe), le seul garçon du couple Yasmina/José, choisit pour quitter sa province – à l’aube de ses dix-huit ans, pour empoigner la vie, à l’assaut de Paris la capitale. Il promit de revenir bientôt avec les deniers durement gagnés dans la ville lumière. Mais comme si la promesse ne suffisait pas, Yasmina et José marièrent leur fils unique à Rachida leur petite voisine qui, elle, n’était pas vraiment une lumière.
Aussi Youssef partit-il à Paris sans trop de regrets, ni trop de hâte à retrouver sa jeune épouse à qui il n’avait d’ailleurs rien demandé.
Sur place, il trouva rapidement du travail en tant qu’ouvrier à la raffinerie Say, sise dans la plaine d’Ivry.
Ni plus, ni moins que la plus grande fabrique de sucre au monde.
Un comble pour lui qu’on avait marié sans même avoir connu le béguin pour son épouse.
Mais un juste retour aux sources et un clin d’œil à ses ancêtres Jésus et José qui avaient longtemps canné avant de canner.
Le travail de Youssef fut grandement apprécié de ses patrons.
Il fallait bien de tels employés, aussi méticuleux et rigoureux, pour affronter le nouveau marché du sucre en morceaux.
Youssef poussa le perfectionnisme et l’investissement à un point inespéré.
A tel point que lui finit aussi en morceaux.
En 1908, il fit partie de la quarantaine de victimes d’une explosion dans l’usine Say, consécutive à l’inflammation de poussières de sucre.
Quand on vous dit que le sucre, ce n’est pas bon pour la santé.
Il ne fut pas tué, mais la déflagration lui causa des blessures irréversibles à la jambe gauche, en même temps qu’elle fit s’envoler une bonne partie des traits de son visage encore poupin. Youssef venait d’inventer le concept de gueule cassée qui ne ferait vraiment fureur qu’une dizaine d’années plus tard, à Verdun ou dans la Somme.
Il passa de longs mois dans les hôpitaux parisiens, traînant sa langueur et d’horribles douleurs. Quand au terme de sa convalescence, il fut déclaré apte à retrouver une vie civile à peu près normale, Youssef n’était plus que l’ombre de son ombre. Il se mit à arpenter en claudiquant les rues et ruelles de la capitale alors encore en pleine Belle Époque, même si personnellement il ne parvenait pas à en comprendre tout à fait le concept. Cette même belle époque qui prit un sacré coup dans l’aile et se mit à boiter aussi sûrement que lui le 2 août 1914, lorsqu’on annonça la mobilisation générale de tous les Français en âge et en condition de combattre.
Lui avait l’âge, mais pas la condition.
Aussi ne fut-il pas inquiété.
Il aurait pu rentrer chez lui, mais il n’en n’eut pas l’envie. Retrouver Rachida le ravissait mollement. Rentrer ainsi diminué encore moins. Sans compter que tous ses amis d’enfance et ses proches parents feraient forcément le chemin inverse, mobilisables et mobilisés qu’ils étaient.
Alors, il traîna.
La patte, mais il traîna.
Jusqu’au jour où son chemin incertain croisa la route d’un petit homme aux yeux en amande. Un étudiant. Il s’appelait Wu et venait de Chine pour « défendre la croyance dans les progrès scientifiques et de l’éducation comme accélérateurs de promotion d’une société plus égalitaire fondée sur la coopération et l’altruisme ainsi que le secours de son prochain ». L’homme était assis sur un banc et se délectait de la lecture de l’œuvre de Gaston Leroux.
– Tu sais lire ? demanda Wu à Youssef.
– Non, avoua Youssef.
– Tu voudrais apprendre ?
– Pourquoi pas ?
– De la lecture naît la connaissance. Il paraît que je représente le péril jaune. Le risque personnifié que les Asiatiques surpassent la race blanche et dominent le monde. Tu y crois à ça ? Les Chinois qui remplacent les Européens ? Des hommes qui remplacent d’autres hommes ? J’espère que dans cent ans on ne croira plus à des thèses aussi fantaisistes !
Wu tint promesse et apporta à Youssef les premiers rudiments de la lecture. Ce dernier se montra particulièrement doué et ses progrès allèrent croissant les mois qui suivirent. À tel point qu’à peine le printemps atteint, Youssef lisait le français couramment. Il tomba littéralement amoureux de l’œuvre des premiers maîtres du roman policier français, se rêvait en Rouletabille, en même temps qu’il dévorait tous les titres qui lui passaient sous la main, oubliant ses tares physiques et l’homme diminué qu’il était.
Un jour de 1917 qu’il s’en allait rejoindre Wu, celui-ci l’accueillit la mine grave.
– Que se passe-t-il ?
– J’ai reçu une lettre de mes parents. Mon cousin Li s’est porté volontaire en tant que travailleur pour aider à l’effort de guerre.
– Il va combattre ?
– Non. « Juste » des travaux de terrassement, de tranchées. Réfection des routes ou des voies de chemin de fer, ou je ne sais quoi. Il n’a pas le droit de participer aux combats à proprement parler, mais mes parents, ma tante et mon oncle sont morts d’inquiétude de le savoir si loin. D’un autre côté, j’ai promis aux parents de les rejoindre à Shanghai avant la fin du mois. Tu ne peux pas savoir comme je suis tiraillé.
– Je vais retrouver ton cousin, Wu !
Tandis qu’en Chine, Wu, durant tout ce temps, était heureux de retrouver son clan, Youssef se mit à arpenter la France entière, évitant les principaux champs de bataille et les hot spots du pays, à la recherche du cousin disparu. Avec une maigre information pour seul indice : le cousin Li portait une balafre sur la joue gauche consécutive à un contact un peu trop étroit avec une fourche du mauvais côté du manche. Les principaux camps de travail étaient situés dans le nord de la France : Boulogne-sur-Mer, Hazebrouck, Noyelles-sur-Mer. Youssef s’approcha tant bien que mal de chacun d’eux. Partout le mot d’ordre était le même : en plus d’être entassés à plusieurs dizaines dans des tentes ou des cabanes en bois, sans commodités, subissant les pires châtiments corporels, les ressortissants de la province du Shandong pour la plupart avaient interdiction de sortir de leur camp en dehors de leurs heures de travail et de profiter des lieux de loisirs environnants. Terré dans un fourré ou quelque cachette de fortune, Youssef patienta des journées et des nuits entières, assistant aux sorties et aux entrées des cohortes, tentant de distinguer un balafré d’un mètre quatre-vingt parmi les hordes de ceux qu’ils considérait comme bien plus malheureux que lui, pitoyables dans leurs vestes en coton bleu sans manches, petits bonnets ronds et bleus de chauffe. Quand il avait passé en revue le moindre des occupants, sans reconnaître Li, il quittait le camp pour rejoindre le prochain sur la carte annotée scrupuleusement par ses soins.
Il arpenta dix-huit mois durant les routes de France, sans relâche. D’un autre côté, il n’avait rien d’autre à faire.
En 1919, l’armistice avait été signé qu’il n’avait toujours pas mis la main sur ce satané Li.
Autant dire qu’il était plus que fatigué.
Et qu’il se demandait si Wu ne s’était pas foutu de sa gueule au sens propre comme au figuré.
C’est alors qu’un soir, à la tombée de la nuit, il le vit.
Dernier camp sur sa carte.
Hameau de Nolette. Département de la Somme. Un nom tellement mignon qu’on n’imagine pas qu’on y a été aussi inhumain un jour.
Tel que Wu le lui avait décrit.
A peu de choses près.
Li sortit pour soulager un besoin naturel, avec le peu d’intimité que sa condition lui imposait.
Lorsque Li se rhabilla, dans l’obscurité du jour déclinant, il vit.
Oh, très furtivement...
Un geste fugace.
Deux mains plaquées sur sa poitrine rajustant un bandeau comprimant son torse.
Pour ne pas dévoiler la supercherie.
Un dixième de seconde suffit à Youssef à distinguer les maigres contours de deux seins discrets.
Wu lui apprendra plus tard, par courrier, qu’il avait à la fois un cousin Li et une cousine Li. Que ce prénom était mixte en Chine. Que sa cousine Li était un vrai garçon manqué et qu’elle s’était engagée au nez et à la barbe de ses parents, jouant sur quelques artefacts et son androgynie naturelle auprès des recruteurs pour parvenir à ses fins, c’est à dire son enrôlement. Que Wu avait mal lu la lettre une première fois. Bien lu la seconde. Qu’il aurait corrigé sa cousine comme il se doit si elle avait été devant lui. Qu’il était trop honteux pour annoncer la vérité à Youssef, en même temps qu’il s’en serait voulu d’éteindre subitement dans le cerveau de son ami la lueur d’espoir qui le maintiendrait en vie, lui fournirait sa dose quotidienne d’espoir pour les mois à venir. Alors, il lui a décrit sa cousine comme on décrirait son cousin.
Et Youssef a attendu.
Que Li quitte le camp définitivement. Elle et ses coolies. Courant 1919, on organisa le retour des travailleurs vers la Chine.
Quand il la vit, Youssef ne put qu’hurler :
– Li !
Elle se retourna à l’appel de son nom.
– Je viens de la part de Wu !
Il n’oublierait jamais ce regard sombre, interdit. Ni même la lueur qui consuma sa pupille à l’annonce du prénom de son cousin. Le seul mot que la barrière de la langue lui permit de comprendre.
C’était trop tard.
Trop tard pour rester en France.
La flèche avait été plantée dans son cœur.
Après une correspondance timide, puis de plus en plus enflammée (même si, les lettres étant écrites en français parfait, il soupçonna Wu d’y apporter sa patte et par conséquent très certainement sa censure), Youssef fit ses bagages direction Shanghai où lui et Li se tombèrent dans les bras. L’exploit de Youssef narré par Wu avait bien évidemment provoqué l’émoi de Li qui jugea Youssef comme la plus belle des personnes que le monde ait jamais engendré.
De leur amour naquit Huosai, qui n’est jamais que l’équivalent de José en mandarin.
1926 venait de laisser sa place à 1927.
Huosai arriva au monde en pleine année du lapin.
Tout comme son père Youssef, il vécut dans un foyer aimant, et jamais il ne fut inquiété de son origine au détour d’une rue de Shanghai.
Markus et sa famille ne pouvaient pas en dire autant, même si eux aussi fuirent comme des lapins, l’année du même nom.
En 1938, l’Autriche et l’Allemagne entreprirent de s’unir pour le meilleur et surtout pour le pire. Mais pour éviter les chagrins et les rancœurs des invités évités, les mariés eurent une idée révolutionnaire (quoique radicale) : les supprimer.
Comme par hasard, les dits-évités étaient tous juifs. Il fallait bien un critère de sélection. Et en bons évités, certains membres de la famille décidèrent de quitter le pays et d’éviter justement la solution finale qui commençait à sérieusement pointer le bout de son nez parce que le leur n’était supposément pas aux normes de leurs détracteurs.
Markus, Gretchen et leurs deux enfants Jürgen et Kristina quittèrent alors, tristes, Vienne pour le port de Trieste, en Italie, afin de rejoindre Shanghai qui était déjà sous occupation japonaise depuis une bonne année. Mais la Chine avait un sérieux temps d’avance sur l’Allemagne et l’Autriche en termes de progrès. Le mot « antisémitisme » n’y existait pas. Ni en mandarin, ni dans une autre langue. À tel point que quand le sinistre moustachu proposa la solution finale aux Japonais, il se fit lamentablement ghoster. Les Japonais avaient leurs défauts, ils avaient obligé les Juifs à être parqués dans un ghetto sous pression allemande. Mais de là à les zigouiller, fallait pas déconner.
20 000 juifs furent ainsi sauvés par la population chinoise au moment où ça chauffait grave au cœur de l’Europe. Ils arrivèrent pauvres, mais restèrent ou repartirent saufs quand le deuxième armistice fut signé.
L’Ouest était à feu et à sang, mais Huosai, du haut de ses dix ans, l’ignorait. L’essentiel, c’est qu’il avait des copains avec qui jouer et oublier la misère dans laquelle il vivait. Il allait souvent traîner du côté du ghetto juif, à quelques encâblures de son propre quartier, au nord de la ville. Il s’était fait deux super copains : Jürgen et Kristina. Jürgen était légèrement plus âgé que lui, mais Kristina et lui avaient à peu près le même âge. C’est en tout cas ce qu’il comprit au termes de leurs bafouillages improvisés. Qu’importe : il n’y avait pas besoin de maîtriser l’allemand pour jouer au cerf-volant, au yo-yo et au tangram.
Kristina et Huosai avaient atteint dix-sept ans quand la guerre cessa définitivement en Europe. On ne parlerait pas encore d’« entente » entre la France et l’Allemagne avant longtemps, mais entre les deux enfants devenus presque adultes, plus que de l’entente les unissait. La famille de Kristina aurait pu rejoindre les États-Unis ou la Palestine comme bon nombre d’habitants du ghetto, mais il décidèrent de rester en Chine, à la grande joie des deux adolescents.
C’est un secret de Polichinelle que de dire que ces derniers se marièrent, dans les années cinquante, et donnèrent naissance quelques années après à leur premier enfant, puis leur second. Un garçon – Josef – et une fille.
La petite Josefa naquit en 1961.
Rien de bien notable dans sa vie avant ses vingt-cinq ans, hormis la blondeur de ses cheveux et le bleu profond de ses yeux en amande, que sa peau cuivrée héritée de ses lointains ancêtres rehaussait admirablement.
Le seul sujet qui animait un tant soit peu Josefa, c’était la philosophie.
Aussi plia-t-elle bagage à Shanghai, direction la France où elle s’installa pour étudier Sartre et les existentialistes à la Sorbonne. En même temps, elle se passionna pour le philosophe danois Kierkegaard dont elle dévora littéralement la bibliographie.
Quand elle prit connaissance du tout nouveau programme européen Erasmus, permettant à des étudiants de France et d’ailleurs d’effectuer une partie de leur cursus universitaire dans un autre pays que le leur, elle sauta sur l’occasion pour aller découvrir le Danemark.
Sans mauvais jeu de mots, un autre sauta aussi sur l’occasion.
Il s’appelait Anders Nielsen, était professeur de philosophie à l’université de Copenhague et maîtrisait parfaitement les théories de Kierkegaard. Aussi Josefa ne prit-elle pas garde quand un soir, après les cours, le professeur aux yeux d’un bleu presque transparent et aux cheveux blonds comme des blés qu’on aurait arrosés à l’eau de Javel, lui proposa une étude approfondie des théories existentialistes en Scandinavie.
Josefa apprit trois choses :
- Que les scandinaves n’ont pas aussi froid qu’on veut bien le croire
- Qu’on peut maîtriser l’existentialisme et ignorer l’existence de bien des choses.
- …
La troisième chose, Josefa l’apprit à son retour en France, environ quatre mois après une nuit tout sauf philosophique.
Seule à Paris, mal entourée, Josefa continua de traîner son mal-être en même temps qu’elle pestait contre sa naïveté. Que faire de cet enfant qu’elle ne souhaitait pas garder, fruit de son innocence à jamais perdue ?
Le reste est trop triste pour être narré.
Elle accoucha sous X, d’un garçon, qui à peine arrivé au monde fut confié à l’aide sociale à l’enfance parisienne.
Et on n’entendit plus parler de Josefa.
L’enfant, lui, fut bien soigné.
On lui trouva une famille d’accueil à tout juste trois ans. Des gens charmants.
Lui, une petite moustache à la Charlie Chaplin.
Dans le film Le Dictateur.
Elle, une femme aimante. Gaie, colorée. Jamais d’habits sombres.
C’est bien simple, elle ne supportait pas le noir.
Elle n’avait de cesse de le répéter, chaque fois qu’elle parlait de son voisin qui portait pourtant lui aussi des vêtements toujours très chamarrés.
Des gens très ouverts, très portés sur la culture bouddhiste et l’hindouiste.
Au point de décorer toutes les pièces de la maison avec des drapeaux ornés d’une svastika.
Cette croix composée de quatre potences prenant chacune la forme d’un gamma grec en capitale, comme le rappelle Wikipédia.
Sur fond blanc et rouge, pour qu’on la voie mieux.
S’il n’avait pas été adopté, l’enfant aurait eu pour nom de famille son deuxième prénom. Soit François Antoine.
Mais comme il fut adopté par Monsieur et Madame Fournier. Un nom bien français, d’après leurs dires, il devint à l’état civil :
François-Antoine Fournier.
En s’extasiant devant les cheveux blonds, les yeux bleus et la peau de lait de son fils adoptif, hérités d’un paternel lui aussi très philosophe, Madame Fournier n’avait cesse de répéter chaque dimanche avant la messe, en lui rajustant les habits du même jour, Voilà un garçon qui a de l’avenir ! Comme son père ! Ce « bon à rien » !
Longtemps, François-Antoine ne comprit pas comment sa mère pouvait conspuer ainsi son père, tout en lui prédisant en même temps un si grand avenir.
Jusqu’à ce qu’il comprenne que bon à rien s’écrit en deux mots et non en trois.
Avec un a sans accent.
Et un Y.
***
Sami Chibani : Vous détenez donc la vérité politique ?
François-Antoine Fournier : Pour être plus précis, nous détenons la cause de tous les maux de notre société.
Sami Chibani : Et quels sont ces maux ?
François-Antoine Fournier :Les maux de notre société, c’est tout simple. Chacun les connaît. Car ce sont les mêmes maux depuis des siècles.
Le fléau de notre pays : ce sont… les migrants.
Les différentes versions des couvertures de YES WE CAT (et les titres alternatifs !)
FELINS POUR L'AUTRE
C'est la couverture originale, et le premier titre du roman.
Pour celles et ceux qui ont lu le roman, on retrouve complètement l'esprit amateur du montage photo de Luther.
Seulement, le titre était déjà attribué à une autre roman, dont le héros est aussi un chat.
FUN FACT : la tête du chat en couverture est celle de Bonhomme (Loulou, pour les intimes) qui a inspiré le Loulou du roman.
LE CHAT QUI DEVINT CANDIDAT A L'ELECTION PRESIDENTIELLE (au lieu de prendre tranquillement le soleil sur le balcon)
Deuxième version du roman... et nouveau titre ! J'avais eu l'idée d'un titre à rallonge pour attirer le regard du potentiel lecteur.
J'aimais bien.
Problème : beaucoup de place laissée au titre, et peu à l'image du chat, pourtant indispensable en couverture.
UN CANDIDAT QUI A DU CHIEN
Cette couverture n'a en réalité jamais existé !
C'est juste un poisson d'avril posté sur les réseaux !
Mais elle fait partie de l'histoire du roman, alors je vous la partage !
Suivez moi sur mes réseaux !
David Lefèvre Auteur
Amiens - Somme (80) - Hauts-de-France